PRÉFACE XIII
sans jamais toutefois sacrifier l'un à l'autre. L'œuvre et la vie de Poe ne s'y prêtent pas seulement à souhait, elles l'exigent sous peine de demeurer éternellement inintelligibles. Envisagé sous ce double aspect, notre énigmatique personnage ne gagne pas seulement en intérêt; il cesse de rester ce qu'il a toujours été, pour la majorité des lecteurs, une sorte de rébus de second ordre perdu en un obscur recoin de la vaste littérature anglosaxonne : il prend inopinément une valeur toute représentative; il se magnifie soudain en l'un des types les plus complets du génie morbide ou, si l'on ne s'ofîfense pas du terme du D'" Magnan, du dégénéré supérieur. Bref, il apparaît puissamment comme l'un des plus riches, en même temps que l'un des plus étranges, produits de cette merveilleuse chimie mentale qu'opère incessamment Dame Nature en pétrissant dans la complexe pâte humaine les plus contradictoires ferments.
Ajoutons, pour Unir, qu'en analysant ces multiples réactions de forces invisibles, nous n'avons nullement dédaigné le point de vue moral, c'est-à-dire humain. Instruit par une science dont le rôle est d'excuser en expliquant et de consoler en guérissant, nous nous sommes bien gardé de prendre, à l'égard de ce grand malheureux qui fut aussi un grand coupable, ce solennel rôle de justicier qu'adoptent si facilement des êtres aussi dénués de loyauté que de bonté; nous espérons, au contraire, qu'on ne trouvera en ces pages douloureuses, jusqu'en présence des plus tristes ridicules et des plus dangereuses faiblesses, ni de ces paroles cinglantes, ni de ces expressions narquoises qui ne trahissent trop souvent qu'orgueil, méchanceté ou sécheresse de cœur, mais, tempérée par une appréciation aussi impartiale que possible, beaucoup de pitié et, partant, quelque indulgence.
Pari.s, décembre 1902.