‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 11 sur 429 · CHAPITRE PREiMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREiMIER

Si l'on voulait s'en rapporter au zèle intrépide de certains biographes de Poe, il faudrait aller chercher l'origine de sa famille jusque dans les temps les plus obscurs du moyen âge. Quelque noble Italien, du nom de délia Poe^, fixé dans le nord de la France, aurait eu pour descendant un compagnon de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Ce serait un rejeton de cette famille latino-anglo-normande que ce Sir Roger le Poer qui, à titre de maréchal d'armes, suivit en Irlande le prince Jean, dit Strongbow, et y fit souche de vaillants paladins dont lès exploits légendaires défraient les chroniques irlandaises. La grande explosion de guerre civile en 1327 n'aurait pas eu d'autre cause que la colère d'un Sir Arnold le Poer, sénéchal de Kilkenny Castle, contre un Desmond qui aurait dédaigneusement traité de rimeur cet altier ancêtre du poète américain. Il y a là, à coup sûr, pour un pauvre écrivain famélique de Baltimore, toute une fière lignée de nobles aïeux dont pourraient être jaloux ses émules de France, les Gérard de Nerval, les Barbey d'Aurevilly et les Villiers de risle-Adam. Malheureusement, l'Italien délia Poe n'est qu'un mythe; le compagnon de Guillaume le Conquérant, un autre mythe; rien, à part une superficielle ressemblance de noms, n'affirme l'identité de race des Poes et des le Poers, si ce n'est

1. William Gill {Life of Edgar A.Poe, Londres, 1877, p. 9), dit que les plus minutieuses recherches généalogiques prouvent que le nom de cette famille princière, plus antique que celui du Po, aurait donné au nom de ce fleuve son orthographe primitive. Peut-on pousser plus loin le zèle généalogique?

une vague allégation du grand-père de Poe sur la parenté de son père avec un chevalier le Poer, ami du marquis de Grammont. L'ingénieux inventeur de cette belle page héraldique, Mrs Whitman, née Power \ n'a donc d'autre excuse pour ses prétentions généalogiques qu'une mystique affection de spirite qui se croyait liée par une origine commune au poète dont la vie faillit s'unir à la sienne.

A rencontre de cette généalogie qui donnerait à la famille du poète francisé des origines latines, il en est une autre qui donne au rival d'Hoffmann des ancêtres germaniques. C'est du Haut Palatinat que, dès le xm'' siècle, une famille de Poes serait venue s'établir dans le comté de Tipperary, en Irlande, où elle aurait donné naissance à certains Poes de Riverston dont deux descendants, Thomas et WiUiam, furent officiers de Gromwell : l'un d'eux, le capitaine Thomas Poe, obtint même du Protecteur des concessions de terres qui lui furent confirmées par Charles II ; et ce serait un membre de cette famille, ParsonsPoe, qui, émigré en Amérique vers 17oo, serait devenu le premier ancêtre américain de notre poète. Pour être plus modeste que la première, cette généalogie, au moins en ses débuts, n'en offre pas plus de garanties sérieuses. Elle n'a guère, du reste, d'autre défenseur qu'un descendant de ces mêmes Poes de Riverston-.

(( Il n'y a aucune bonne raison, dit sagement un cousin du poète John P. Poe, de Baltimore, pour supposer que les ancêtres d'Edgar Poe descendent des le Poers. John Poe, l'ancêtre de la famille en Amérique, émigra du nord de l'Irlande un certain nombre d'années avant la Révolution et acheta une ferme dans le comté de Lancastre en l^ennsylvanie, d'où il passa plus tard dans le comté de Cecil, en Maryland. Au temps de la Révolution, il résidait à Baltimore. Sa

1. Cf. Sarah II. Whitman's Edgar Poe andhiscritics, Providence, 1860, p. 65. Cette excellente dame n'écrivait-elle pas à un biographe de Poe, Eugène Didier? « Une aptitude pour les recherches généalogiques est ma spécialité, et je n'aurais besoin (jue de quel([ues légères indications pour rattacher votre nom franco-italien à celui de Didier, roi de Lombardie, (|ui remit sa couronne de fer à Charlemagne et lui donna sa fille en mariage. » (Cf. Internaiional Heview, vol. X, janvier 1881, p. 26.)

2. James Jocelyn Poe, de Riverston, à Mr J. Ingram (17 nov. 1875). Cf. .1. Ingram's Life and letters, of E. Poe, Londres. 1891, p. 437.

femme était Jane Mac-Bride ^ qu'on croit être la sœur (et non la fille, comme on l'a souvent répété) de l'amiral James Mac-Bride ^, député de Plymouth en 1785 3.

Ce John Poe, dont le mariage ferait supposer une situation sociale assez élevée en dépit de l'humble condition de ses enfants, eut pour fds le grand-père de notre poète, David Poe, qui est assurément une des belles figures de la Révolution américaine. Né en Irlande, dix-huit-mois, selon Mrs Clemm, sa fille, avant l'émigration de son père, mari d'une jeune femme de Pennsylvanie^, qui était aussi célèbre par sa beauté que par son grand cœur, il se trouva, quoique simple charron, à la tête des plus ardents citoyens qui chassèrent le shériff du roi de la cité de Baltimore •\ Nommé le 17 septembre 1779 « assistant Quarter- Master » des forces municipales, il n'hésita pas, quand les fonds publics furent épuisés, à mettre plusieurs fois au service de la cause nationale sa propre fortune ^.

Le récit suivant, emprunté aux chroniques de Baltimore du colonel Scliarf ^ fait honneur à son patriotisme. En 1781, quand La Fayette allait rejoindre l'armée du Sud, il s'arrêta à Baltimore : un bal fut donné en son honneur. « Vous paraissez bien mélancolique, lui dit une fies dames présentes. — Gomment ne le serais-je

1. Il l'aurait épousée (selon Stoddard's Life of Poe, New-York, 1880, p. 5), avant 1743, date de la naissance de son fils David à Londonderry.

2. D'origine écossaise, quoique ayant passé les premières années de sa vie en Irlande, il se distingua sous les ordres de Nelson à Copenhague.

3. Lettre de John P. Poe, de Baltimore, à Mr J. Ingram, 1" mai 1875. J. Ingram, op. cit., p. 438.

4. Miss Gairnes, selon Mrs Whitman (p. 68) et Stoddard (p. 5) : ce nom est d'origine celtique; si l'on ajoute que la mère d'Edgar Poe passe pour être d'origine galloise, on peut remarquer que l'élément celtique domine dans le sang comme dans le tempérament et la poésie même de Poe. Aussi un critique anglais dit-il avec l'habituelle morgue anglo-saxonne : « S'il y eût jamais un Irlandais, ce fut Poe. Voilà pourquoi les B'rançaisse reconnaissent en lui. » Saturday Review, 2 mai 1896.

5. « One Poe, a wheelwright, who seemed at the head of the lower classes », comme dit avec mépris le shérif de Baltimore, Robert Christie. dans une lettre du 10 décembre 1776 (Stoddard, op. cit., p. 5, et Col. Th. Scharfs Chronicles of Baltimore, p. 159).

6. Col. Scharf, ibid., p. 186, lettre du Major David Poe (18 février 1780).

Page 1