‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 102 sur 429 · Onward, avril · texte numérisé non relu

Onward, avril

4. Graham ajoute même à propos des relations de Poe avec les siens : « Je n'oublierai jamais sa sollicitude pour le bonheur de sa femme et de sa bellemère. Ce qu'il recevait de moi, régulièrement, en paiements mensuels, allait directement entre les mains de celle-ci pour l'entretien de la famille. Je me rappelle que deux fois seulement il a acheté quelques objets de luxe assez coûteux pour sa maison : il resta alors anxieux jusqu'à en souffrir tant qu'il n'eût pas acquitté par des articles supplémentaires ce qu'il considérait comme une dette imprudente.. Tous ses efforts semblaient avoir pour but le bienêtre et le confort de sa famille. » (Graham's Mag., mars 1850; Cf. Gill.)

Sans parler des plus mauvais jours, sans revenir aux crises juvéniles de Richmond et de Baltimore si follement orgueilleuses ou si mortellement désespérées, il y eut à Philadelphie des heures anormales qui révélaient, derrière le masque permanent de cette gravité triste et rêveuse S une profonde inégalité d'humeur. Une réponse de Burton n'a-t-elle pas reflété une noire phase de mélancolie où sombrait la volonté défaillante ? Une remarque de de Thomas n'a-t-elle pas, au contraire, manifesté un brusque transport d'allégresse inexpliquée ? La correspondance avec Snodgrass ne dénote-t-elle pas parfois un enthousiasme exagéré qui avoisine l'excitation maniaque ? N'y a-t-il pas enfin dans les dernières lettres adressées à Lowell une exaltation qui confine à la folie des grandeurs ? Poe était, du reste, un trop minutieux observateur de lui-même pour ne pas avoir pleinement conscience de cette constante instabilité de son être : oii pourrait-on trouver une description plus nette que la sienne de ce rythme outré qui, constituant le mode habituel de sa vitalité malade, régissait à la fois son activité ou son inertie mentales?

« Je puis fort bien comprendre, dit-il à Lowell, cette « indolence constitutionnelle » dont vous vous plaignez, car c"est l'un de mes propres défauts habituels. Je suis extrêmement nonchalant et prodigieusement actif, par accès. Il y a des périodes où toute sorte d'exercice mental m'est une torture, et où rien ne me fait plaisir si ce n'est de communier dans la solitude des montagnes et des bois, ces autels de Byron. Je me suis ainsi perdu en rêves et en courses vagabondes ^ pendant des mois entiers pour m'éveiller enfin en proie à une sorte

1. La permanence de cette tristesse et de cette rêverie, si précoces en la vie de Poe, a été assez bien signalée par Griswold qui dit : « Il fut de tout temps un rêveur, vivant en des régions imaginaires, cieux ou enfers, peuplées des créations saines ou morbides de son cerveau. » a En dehors de ces crises d'exaltation qui s'emparaient de sa volonté et accaparaient ses facultés, il semblait toujours en proie à la hantise de tristes souvenirs. » (Griswold, XXXVIII, XXXIX.)

2. « Quand je suis pris, dit-il dans une lettre à Cooke, 9 août 1846 {Ceniury, octobre 1894), d'un de ces accès de vagabondage (et c'est là chez moi rien moins qu'une de mes passions habituelles que d'errer à travers les bois pendant une semaine ou un mois de suite), je ne voudrais ni en réalité ne pourrais échapper à cette humeur, eussè-je à répondre au Grand Mogol m'informant qu'il m'a institué héritier de ses biens »,

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de manie décrire. Alors, je griffonne toute la journée, je lis toute la nuit, tant ([ue dure cette maladie^. »

Que peut-on désirer de plus précis et de plus décisif que ces paroles où les mots manie et maladie viennent d'eux-mêmes se mettre sous la plume de l'écrivain non pas en métaphores exagérées, mais comme l'inévitable expression dune trop réelle vérité ? N'avons-nous pas déjà remarqué, tout particulièrement aux jours du Gentleman, et ne remarquerons-nous pas encore mainte et mainte fois dans la carrière littéraire de Poe, surtout à New- York, ces périodes d'impuissance pendant lesquelles, en dépit des plus énergiques efforts, il ne peut rien produire, laissant, comme le dit pittoresquementLowell, « son esprit en jachère », et se contentant de ruminer ses vieilles poésies à peine remaniées, ou de remplir les béantes colonnes des revues de vieux articles oubliés? Puis la fièvre d'écrire le reprenait soudain. Mayne- Reid nous le montre alors, comme le fera plus tard Mrs Glemm, pris d'un de ces impérieux besoins d'activité cérébrale.

« Je l'ai connu, dit-il, enfermé chez lui dans sa chambre pendant un mois entier maniant activement la plume pendant tout ce temps, quoique maigrement payé et serré de près par la faim qui assiégeait sa porte mal close. Il n'y avait que peu d'amis choisis qui pussent alors l'importuner-. »

Harris parle également de ces luttes intermittentes contre luimême, dans lesquelles il se mettait par brusques accès à écrire désespérément. Et logiquement Poe finissait par ne plus voir en cette inconsistance môme que la loi maîtresse de sa propre vie, comme de toute vie humaine et naturelle.

« Vous me demandez, dit-il à Lovvell, mon opinion sur ma vie ; par ce que je vous ai déjà dit, vous verrez que je ne puis vous en donner une. J'ai été trop profondément conscient du caractère changeant et éphémère des choses temporelles pour accorder à quoi que ce soit un effort continu, pour être conséquent en quoi que ce soit. Ma vie n'a été que caprice, impulsion, passion, amour de la solitude, mépris de tout le présent en un avide désir de l'avenir^. »

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