Poe à Lowell, 2 juin 1844 : Woodberry, p
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Voilà en germe toute la psychologie, pour ne pas dire toute la philosophie, de Poe 1* Une sensibilité spasmodique qui s'épuise en excès pour languir ensuite dans le marasme jusqu'au retour de l'influx nerveux, telle est à ses yeux la base instable de toute vitalité physique et mentale.
Quelle attitude pouvait bien prendre en société un être si inégal? C'est ce qu'une simple phrase de Graham nous dit assez nettement : « Nul homme ne ressentait plus vivement une preuve de bienveillance ; nul homme nétait plus prompt à se venger d'une offense^. » Sans parler de son indéniable tendresse pour sa femme et pour sa tante, nous avons vu l'aménité dont Poe était capable à l'égard de correspondants aussi sympathiques que Thomas et Lowell ; ne trouve-t-on pas en ces lettres de la vraie délicatesse, de la générosité, de la chaleur d'àme ? Il en était de même, avons-nous vu, en ses relations quotidiennes avec des patrons bienveillants comme Graham ou avec des associés généreux comme Clarke, ainsi que le prouve leur noble défense de sa mémoire après sa mort. Malheureusement, de plus en plus aigrie par la maladie, la misère et les déboires, cette sensibilité, qui n'était peut-être pas, il faut l'avouer, naturellement très tendre, se lit de plus en plus irritable. Il était, comme le laisse entendre Graham, des personnes et des sujets qui faisaient perdre à Poe tout son sang-froid.
« Ses violentes colères contre les contradicteurs dépendaient, dit-il, en grande partie de la personne du contradicteur autant que du sujet discuté. 11 était prompt à découvrir les charlatans littéraires et assez enclin à la vivacité quand ils l'agaçaient. Sur un sujet qu'il connaissait à fond, il se sentait quelque droit d'être positif, sinon arrogant, à l'égard des imposteurs^. »
Il avait, par malheur, des motifs d'irritation autrement graves : depuis les lâches allusions de Burton à son a infirmité », un journal de Philadelphie avait eu l'infamie de publier un article dont Poe, sans raison sulïisante peut-être, attribua à Griswold les scanda-
1. Graham's Memoir ; Graham's Mag., mars 1850. i2. Graham à Wlllis, Graham" s Mac/., mars 1850.
LAUVUIÈHE. 11
leuses insinuations ^ Dès lors, le malheureux poète ivrogne, dont les défaillances n'étaient que trop connues, crut voir partout de sournois calomniateurs, et ses meilleurs amis ne surent pas toujours échappera ses moins légitimes soupçons. Un jour, s'en prenant à son fidèle Wilmer, il écrivit cette lettre dont la violence indique assez combien sa nature inquiète le portait aux idées de persécution.
« J"ai des raisons de croire, dit-il, que j'ai été calomnié par quelque envieux gredin de cette ville, qui vous a écrit à mon sujet. Je crois connaître le nom de ce malhonnête homme. C'est Wilmer. A Philadelphie, personne ne lui parle. Tout le monde l'évite comme un paria de la plus basse classe. Ayant pour lui la plus profonde pitié, j'ai voulu le traiter en ami, et vous vous rappelez que j'ai prêté le flanc à la critique en écrivant un article sur son ignoble pamphlet, les Charlatans de l'Hélicori. 11 m'a récompensé de mes bons offices en me calomniant derrière mon dos. Tout le monde ici désire vivement le confondre, car il n"y a guère d honnête homme à Philadelphie qu'il n'ait diffamé par suite de la grossière méchanceté de sa nature. Je vous demande donc, au nom de votre amitié et de vos nobles sentiments, de m'envoyer la lettre qu'il vous a écrite. C'est votre devoir de le faire, et je suis sûr qu'en y réfléchissant, ce sera votre avis-. »
Poe reçut la lettre en question ; elle ne contenait que ces trop véridiques paroles dont le ton môme dut désarmer sa fureur, tout en lui suggérant d'amères réflexions :
' « Edgar A. Poe, vous le connaissez de nom, sans doute, sinon personnellement. Nous étions, lui et moi, de vieux amis, nous connaissant depuis la jeunesse, et cela me cause une douleur inexprimable de voir à quelles folies il s"est récemment livré. Pauvre garçon! ce n'est pas un abstèmc, tant sen faut; et j'ai bien peur qu'il ne courre tète basse vers la ruine morale, physique et mentale ^ »
Nous avons déjà constate ailleurs qu'un pareil revirement, apparemment aussi injuste, s'était produit en Poe à l'égard de son ancien patron, Whitc. Voilà bien la triste mobilité de ce cœur instable qui, passant de plus en plus légèrement de l'affection à la