‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 104 sur 429 · I. Briggs à Lowcll, 7 décembre 184i : Woodberry, 2-2Ck · texte numérisé non relu

I. Briggs à Lowcll, 7 décembre 184i : Woodberry, 2-2Ck

->. Poe à Tomlin, 28 août 1843 ; Woodhcn-y, 191.

3. Wilmer à Tomlin, 20 mai 1843 : Cenlury, septembre 1894. p. 736.

haine, menaçait toutes les amitiés, compromettait tout bonheur, empoisonnait toute la vie; voilà bien le plus cruel effet de cette perfide sensibilité qui, se pervertissant de plus en plus profondément, finissait par transformer le pauvre persécuté en un vrai persécuteur.

Le sentiment de la personnalité, si étroitement lié avec l'état de la sensibilité, restait aussi outré que celle-ci. Mais, au lieu de s'étaler naïvement, comme aux beaux jours de Tamerlan, en un imperturbable orgueil qui s'exalte et s'affirme sans contrainte, il se cachait désormais, sous l'influence des longues et dures épreuves, en un amour-propre inquiet, susceptible, toujours en éveil, toujours prêt aux démarches, aux vengeances ou aux attaques. Et dire que Poe ne se croyait plus ambitieux ! Il le disait, du moins :

« Je ne suis pas ambitieux si ce n'est négativement. Je me sens de temps à autre excité à surpasser un sot pour la seule cause que je déteste de laisser croire à un sot qu'il peut me surpasser. A part cela, je n'ai aucun sentiment d'ambition. Je perçois réellement cette vanité à propos de laquelle la plupart des gens ne font que pérorer, la vanité de la vie humaine, de la vie temporelle ^ »

Entrait-il donc de l'envie en cette ambition négative ? ou bien, dénuée de tout amour du vrai, du beau et du bien, n'était-elle qu'un vain désir de primer ses semblables ? Or cette futile gloire humaine que Poe semblait tant, à l'exemple de son maître Byron, dédaigner et repousser, ne la recherchait-il pas, au contraire, sans trêve ni répit, par les petits comme par les grands moyens? Sans parler de ces ronflants articles de réclame qu'il rédigeait lui-même ou faisait rédiger par ses amis, n'a-t-il pas porté un peu loin l'art du puffisme en ces ingénieuses biographies qu'il parait de grands événements imaginaires ou de jugements contemporains soigneu-

1. Poe à Lowell, 2 juillet 18ii ; Woodberry, 211. Ne sont-ce pas des paroles analogues que Griswold a durement interprétées lorsqu'il dit : « Il avait, jusqu'à un excès morbide, ce désir de s'élever qu'on appelle vulgairement de l'ambition, sans désirer nullement l'estime ni l'affection de ses semblables ; ce n'était que le désir brut de réussir, et non pas de briller, ni de servir, mais de réussir afin d'avoir le droit de mépriser un monde qui irritait sa vanité. » (Griswold. XXXIX.)

sèment édulcorés ? Il navail pas, en effet, depuis sa dernière lettre à Neal à propos de ses premières œuvres, cessé dadresser à tous les écrivains en vue, même les plus médiocres, à Cookc comme à Irving-, à Simms comme à Longfellow, de semblables missives dans lesquelles il demandait leur avis sur quelques-unes de ses œuvres récentes. Et malheur à l'illustre écrivain, si, comme Longfellow, il ne répondait pas à la flatteuse sollicitation par les éloges attendus ! Inde irœ. Non, avoir son nom sur la bouche des hommes, faire lire ses œuvres en des miUiers d'exemplaires, entendre publiquement prôner les rares mérites de son génie, c'était là un genre d'ambition, sinon très noble, du moins assez commun pour que Poe neùt pas trop à rougir de l'avouer.

11 avait, au contraire, d'autant plus de mauvaise grâce à le nier que, vraie manie de gloire et de gloriole, cet intense sentiment affectait chez lui des formes caractéristiques : créer une grande et soudaine sensation, frapper brusquement l'attention, lïït-ce aux dépens d'une honnête réputation, recourir sans vergogne aux mystilications les plus étranges et les plus outrées, tels étaient ses fâcheux moyens de prédilection. Ses collaborateurs, du reste, ne le lui reprochaient que trop, avec indulgence comme Briggs, ou avec dureté comme Burton ; Graham l'avoue lui-même : <( C'était son faible, dit-il, d'égarer et de mystifier ses lecteurs... et ses intimes savaient bien que le désir de mystifier était une forte tendance de son esprits )> Sans doute, il pouvait s'excuser de ces moyens sensationnels, comme il le fit dans une lettre au professeur Anthon, en disant que c'était là nécessité de métier. Il fallait en ce temps de bruyante rivalité frapper fort pour se faire entendre d'un public encore grossier : cela sert toujours à la revue, déclare-t-il à Burton ; c'est un moyen de faire rentrer l'argent en caisse, avouera-t-il plus tard. Navrantes excuses que plaide la misère, mais qui révèlent quand même la nature spéciale de l'homme. En tout cas, factice ou non, cette intraitable supériorité ne désarmait jamais. Quiconque ne la

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