Poe to Lowell, 2 juillet 1844; Wootlberry
Au milieu de tout l'ébranlement progressif de sa personne, il est du moins consolant de voir qu'un sentiment, le plus touchant peut-être, restait toujours stable chez Poe : il aimait tendrement sa femme. La sincérité de cette affection n'en a pas moins été contestée, mais d'une manière apparemment peu sérieuse. Des biographes, qui s'appuient plutôt, semble-t-il, sur les données imaginaires du Chat Noir ou du Corbeau que sur la réalité des faits, ont osé dire qu'il n'avait rien moins que tué, à force de négligence et de dureté, sa pauvre Virginie dont il voulait célébrer la mémoire en des plaintes immortelles. Il n'est pas douteux, avouons-le, que les coups de tête de Poe, ses excès de toute nature, ses accès de paresse, son indifférence même pour l'argent n'ont pas été sans conséquences funestes sur le bonheur comme sur le bien-être, et partant sur l'existence, de sa frôle compagne. Mais reste à savoir jusqu'à quel point Poe était responsable ou seulement conscient de ces erreurs. Quant à l'absurde préméditation de quelque cruauté raffinée, elle est entièrement en désaccord avec tous les témoignages probants. La personne à la fois la plus intéressée et la mieux informée à cet égard, Mrs Glemm, qui à coup sur n'aimait pas moins sa propre fille que son gendre, a catégoriquement répondu à toutes ces calomnies : « Il est absolument faux, dit-elle, qu'il manqua, comme on en a fait courir le bruit, de fidélité ou de tendresse à l'égard de Virginie. II lui fut dévoué jusqu'à la dernière heure de sa vie, ainsi qu'en peuvent témoigner tous nos amis ^ » Et tous en témoignent, en
1. Le fait le plus grave que l'on puisse citer se trouve dans le récit de cette Marie, de Baltimore, dont nous avons déjà parlé. Elle était mariée depuis quelques années et s'était fixée à Jersey City, lorsque Poe vint un jour de Philadelphie à New-York. « 11 était ivre, dit-elle, mais décidé à me trouver, dût-il, pour cela, selon son expression, descendre aux enfers. Ayant oublié l'adresse qu'on venait de lui donner, il la demanda à différentes personnes à bord du bac durant les diverses traversées quil fit d'une rive à l'autre, si bien qu'on dit a mon mari, quand il revint de la cité, « qu'un homme détraqué avait demandé sa femme ». Quand M. Poe arriva à la maison, j'étais sortie avec ma sœur, et. il ouvrit la porte pour nous quand nous rentrâmes. Nous remarquâmes bien son état : il était parti de chez lui depuis plusieurs jours. Il me dit : « Vous avez doncépousé ce maudit... L'aimez-vous vraiment? » Je répondis que cela ne regardait que mon mari et moi. « Vous ne l'aimez pas, dit-il ; c'est moi que vous aimez, et vous le savez bien. » — M. Poe resta au thé avec nous.
ofîei, l(^s amis tidôles, Graham vt Clarkc, ioui conime les cojinaissances de passage, Harris et MayneReid, et jusqu'à Tliostile Griswold qui avoue lui-même qu'à la suite de longues veilles passées dans l'angoisse et l'épuisement au chevet de Virginie, Poe tomba malade. La vérité, à notre avis, c'est quil avait voué à sa chère Cissy, en même temps qu'une tendresse très empressée, ce culte exalté, éthéré, immatériel qui était, dès son premier âge, spontanément issu de sa nature ardente. Il aimait, croyonsnous, en cette pâle et enfantine créature, dune grâce si maladive, qu'émaciait une invisible souffrance, qu'avait comme spiritualisée un insensible dépérissement de la nature charnelle, la mièvre incarnation de son morbide idéal fait de beauté et de mort. La pauvre phtisique était à son tour, et mieux qu'aucune autre femme, devenue, après l'Hélène de ses quinze ans, vouée, elle aussi, à une fin prématurée, le vivant prototype de ses Ligeias, de ses Morellas et de ses Eléonores, comme plus tard elle le sera de ses Lénores et de ses Ulalumes, toutes impalpables héroïnes que mine mystérieusement un mal rongeur. Elle était, en
ne mangeant rien, buvant seulement une tasse de thé. Il s'excita dans la conversation, et, prenant un couteau, il se mit à hacher des radis sur un plat qui se trouvait devant lui. Il les coupa tous, et les morceaux volaient sur la table au milieu de nos éclats de rire. Après le thé, il me demanda si je ne voulais pas jouer et chanter pour lui, et je lui chantai son air favori. Puis il partit. Quelques jours plus tard. Mrs Glemm vint me voir, fort tourmentée au sujet de son « cher Eddie », comme elle l'appelait toujours. Elle ne savait plus où il était passé, et [sa femme était presque folle d'angoisse. Je dis qu'il était venu me voir. On fit des recherches, et on finit par le découvrir dans les bois aux environs de Jersey City, errant au hasard comme un insensé. Mrs Clemm le ramena à Philadelphie. » {Harpers's, mars 1889.) Ne sommesnous pas ici en présence d'une de ces fugues impulsives si communes chez les dipsomanes et auxquelles Poe fait lui-môme allusion dans ses lettres à Lowell et à Cooke ? « On en voit, dit le D"" Ritti, qui. à un moment donné, disparaissent et deviennent en quelque sorte introuvables : au bout d'un temps plus ou moins prolongé, lorsque la (;rise est finie, ils reviennent, mais ne donnent aucune explication de leur disparition. Ce fait se renouvelle à plusieurs reprises et reste aussi mystérieux jusqu'à ce qu'un beau jour, par suite d'une circonstance ou d'une autre, ils soient trouvés ivres-morts, soit dans un cabaret de bas étage, ou même sur une route à une distance souvent éloignée de toute habitation. » [Dictionyiaire des sciences médicales, Paris. Art. : rjipsomanie.) N'est-il pas évident que. dans l'incoordination de leurs tendances impulsives, ces malheureux déséquilibrés, ne sont j)as plus responsables de leurs accès erotiques que de leurs excès dipsomaniaques,et qu'on ne saurait opposer à la permanence de leurs sentiments ordinaires la folie intermittente de ces accidents cérébraux ?
sa réelle présence, eonimeponr le fumeur d'opium (et Poe en était un), l'image suggestive que transfigure l'extase, qui donne le libre essor aux rêveries exaltées, qui stimule les radieuses créations d'une imagination ravie. Aussi, quand cet être de prédilection menaça de disparaître , quelles angoisses ! Les beaux rêves allaient donc s'évanouir, et la triste terre désenchantée n'aurait plus d'oasis pour les idylles bénies , plus de vallon aux nuées roses et aux prairies émaillées :
« Les fleurs étoilées rentrèrent dans les troncs des arbres, et ne reparurent plus. Les teintes du tapis vert pâlirent ; et une à une les asphodèles d'un rouge de rubis dépérirent; et à leur place dix par dix surgirent, semblables à des yeux, de sombres violettes qui se tordaient péniblement, toujours inondées de rosée. Et la vie s'éloigna de nos sentiers ; car le grand flamant ne déploya plus à nos yeux son plumage écarlate, mais il s'envola tristement de la vallée vers les collines avec tous les gais oiseaux aux brillantes couleurs qui étaient venus en sa compagnie. Et les poissons d'or et d'argent s'enfuirent en nageant par la gorge vers l'extrémité inférieure de notre domaine et n'embellirent plus jamais la délicieuse rivière. Et la berçante mélodie qui était plus douce que la harpe aérienne d'Eole et plus divine que tout ce qui n'était pas la voix d'Eléonore, elle expira peu à peu, en murmures toujours plus faibles jusqu'à ce que le cours d'eau fût enfin tout à fait revenu à la solennité de son silence primitif. Et puis, finalement, le volumineux nuage s'éleva, et, abandonnant les cimes des montagnes à leurs anciennes ténèbres, il retomba dans les régions d'Hespérus et emporta loin de la Vallée du Gazon Diapré toute la gloire infinie de ses splendeurs dorées^. »
Ces heures d'extase passées, les nerfs du poète malade, un moment apaisés par cette berçante mélancolie, ne s'en exaspéraient que plus violemment au brusque contact des rudes réalités, et alors, dit un témoin qui fait allusion aux misères de la pauvre bâtisse de bois :
« Personne n'osait parler, tant M. Poe était sensible et irritable, s'enflammant comme l'acier contre le silex. Et il ne permettait pas qu'on dît un mot sur le danger de sa mort, la moindre allusion le rendant fou... La nuit, il se glissait hors de la maison et s'en allait errer par les rues pendant des heures, hautain, découragé,