‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 108 sur 429 · Eleonora, I · texte numérisé non relu

Eleonora, I

désespéré, ne sachant de quel côté aller ni que faire, tandis que Mrs Clemm demeurait en proie à l'anxiété jusqu'à ce que, n'y tenant plus, elle partit à sa recherche ^ »

Où allait ainsi dans la nuit, le pauvre poète fou de douleur ? C'est ici qu hélas ! au poétique platonisme de Poe se rattache son brutal alcoolisme.

Oii serait, en effet, allé ce malheureux déséquilibré, sinon boire, cliercher l'oubli, s'abandonner dans l'impuissance de la dépression mélancolique à lemportement de l'impulsion dipsomaniaque ?

« Vous me demandez, disait-il plus tard : « Pouvez-vous indiquer quel était ce «terrible malheur» qui causa des « irrégularités » tant déplorées? » — « Oui, je puis mieux faire que de l'indiquer. Ce « malheur » fut le plus grand de ceux qui peuvent atteindre un homme. 11 y a six ans, une femme que j'aimais comme nul homme n'aima jamais auparavant, se rompit un vaisseau en chantant. On désespéra de sa vie. Je pris congé d'elle à jamais, et subis toutes les agonies de sa mort. Elle revint en partie à la santé, et je me repris à espérer. Au bout d'une année, le vaisseau se brisa de nouveau. J'endurai exactement le même supplice... Puis encore une fois, — une autre fois encore, — et une fois de plus encore, à des intervalles variés. Je ressentis à chaque reprise toutes les agonies de la mort, et à chaque accès du mal je l'aimais plus tendrement et m'attachais à sa vie avec une obstination plus désespérée. Mais je suis, de par ma constitution, sensible, d'une nervosité très peu commune. Je devins fou avec d'horribles intervalles d'horrible lucidité. Durant ces accès d'inconscience absolue, je bus, Dieu sait seulement que de fois et combien. Naturellement mes ennemis ne manquèrent pas d'attribuer la folie ii la boisson et non pas la boisson à la folie... Ce fut cette horrible oscillation incessante entre l'espérance et le désespoir que je ne pouvais plus longtemps endurer sans perdre totalement la raison -. »

Il n'est pas douteux que, comme tant d'autres victimes d'un mal chronique, Poe s'exagère l'importance d'une de ses causes occasionnelles : car la maladie de Virginie, de bien des années postérieure aux manifestations dipsomaniaques, n'en est ni l'unique, ni la première cause. Il faut reconnaître toutefois que

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