‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 109 sur 429 · Lettre de Poe. 4 janvier 1848 ; Ingram · texte numérisé non relu

Lettre de Poe. 4 janvier 1848 ; Ingram

cette incurable, quoique intermittente affection pulmonaire dut, par ses perpétuelles alternatives d'angoisse et d'espérance, singulièrement contribuer à déséquilibrer une nature dès l'origine mal pondérée et tout spécialement préparer ces phases de dépression qui sont, de l'avis des spécialistes, le plus favorable terrain aux impulsions dipsomaniaques. On comprend dès lors l'erreur de Poe : on comprend par quelle indulgente illusion il ne commença peut-être à s'inquiéter de la gravité de son mal que lorsque, sous l'influence de ses crises anxieuses, les accès en devinrent d'une fréquence et d'une intensité vraiment alarmantes. Et cette complaisante erreur dut être partagée par ses compagnons de taverne, Scott, Hirst, Rosenbach et Wilmer : car ce n'est que vers cette fatale année de 1843 qu'ils s'accordent à trouver inquiétants chez Poe les signes par trop évidents de ses excès ^

Quoiqu'il en soit, de toutes les conséquences immédiates de cet alcoolisme, l'une des plus importantes à noter ici est assurément l'extrême sensibilité de Poe à la peur.

« Son organisation, affirme Graham, était extrêmement délicate et fine. De là son impressionnabilité et sa sujétion à des influences qui n'auraient pas le poids d'une plume avec des hommes ordinaires... Le poète était accessible à la peur... Même quand il était absorbé dans son travail, J'observais qu'un souffle d'air subit, un bruit qu'on

1. Restant toujours à un point de vue plus élevé et aussi plus superficiel, Graham dit avec une générosité qui, sans jamais atteindre le fond des choses, ne laisse pas d'être parfois perspicace : « En de telles heures (heures de déception et de désespoir), le tentateur se présentait souvent; et, comme vous le dites avec vérité, « un seul verre » de vin en faisait un insensé. Que le moraliste qui pérore, debout sur de moelleux tapis, contemplant l'opulence d'une table toute chargée des fruits de son labeur personnel et de ses spéculations mercantiles, veuille bien s'arrêter avant de laisser tomber de ses lèvres frémissantes un anathème sur un homme tel que Poe, qui, errant d'un éditeur à l'autre, avec son précieux manuscrit soigneusement rédigé, ne trouve pas de marché pour son poème. Le désespoir dans le cœur, la misère devant lui pour les siens comme pour lui-même, f affreuse faim se pressant sur ses pas, il sombre au détour du chemin sous le souffle du démon qui le guette et lui murmure : Oubli. De toutes les misères que Dieu ou les vices infligent à l'homme, il n'en est pas de plus terrible que de se sentir un bras vigoureux frappé d'une impuissance infantile. 11 faut se rappeler que forganisation même d'un esprit comme celui de Poe, la tension même de ses nerfs vibrants, les aspirations passionnées de son àme vers la beauté et la vérité, le rendaient éminemment impropre aux rudes froissements et aux implacables rivalités du métier. » [Graham's Magazine, mars 1850.)

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no remarquait pas autour de lui le faisaient tressaillir. Il naimait pas l'obscurité et sortait rarement le soir... Une fois il me dit : « Je crois bien que les démons profitent de la nuit pour égarer les imprudents... et pourtant, ajoutait-il, vous savez, je n'y crois pas^. »

Cet étrange sentiment de frayeur à l'égard d"êtres ou de choses auxquels on ne croit pas ne manque pas d'intérêt. Puisqu'une telle impression ne vient pas de la raison, il faut bien qu'elle vienne des sens. Et il n'en est pas autrement. L'un des plus fréquents effets cérébraux de l'alcoolisme, c'est justement, de lavis de tous les médecins, ce curieux état panophobique qui tient tout l'être en suspens, en proie h une alarme inexplicable.

(f La peur, l'angoisse, la frayeur, dit entre autres un spécialiste, sont les symptômes prédominants et quelquefois les plus caractéristiques de l'alcool. On peut même dire que cette disposition morale est bien réellement chez les alcooliques le principe générateur et comme le terrain sur lequel se développent les autres manifestations morbides... que l'on observe dans une foule de circonstances-. »

Contentons-nous ici de signaler au passage ce phénomène toxique sur lequel nous aurons si souvent l'occasion de revenir; car, si cet ensemble de sensations craintives, dont la moindre, dit le D*" Marcel, est un léger étonnement et la plus forte une terreur profonde, caractérise profondément l'originalité littéraire de tant de contes fantastiques de Poe, il n'y a pas lieu de s'en étonner : il est le fond même de son morbide tempérament de buveur.

Si seulement Poe n'avait connu d'autre poison de l'esprit que l'alcool, mais non :

« La fureur de boire ne s'arrête pas, dit le D'' Magnan à propos de ces malades, aux seules boissons spiritueuses le plus généralement répandues : quelques-uns recherchent Téther, d'autres le chloroforme, d'autres enfin préfèrent l'opium ou prennent la morphine sous forme d'injections hypodermiques. Tous ces appétits relèvent du même fond maladif; les conséquences de l'intoxication varient

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