‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 12 sur 429 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

pas, répliqua le général français, quand je songe à mes hommes qui souffrent d'être mal vêtus. » L'allusion fut comprise : le lendemain, dans la salle de bal transformée en atelier de couture, les dames de Baltimore s'employaient à la confection d'uniformes pour les troupes dépourvues. Mrs David Poe veilla, dit-on, à l'exécution de 500 vêtements, tandis que son mari apportait à la même œuvre une contribution de 500 dollars. Rien d'étonnant que, le 3 juillet suivant, La Fayette remerciât lui-même la cité de Baltimore de sa générosité avisée et que, en 1785, de passage en cette ville, il rappelât encore avec reconnaissance les services rendus à la cause nationale par les Poes. En 1814, l'héroïque vieillard de soixante-douze ans, que ses concitoyens ne désignaient plus que sous le titre honorifique de « général Poe », puisait encore en son patriotisme assez de force pour aller combattre en volontaire ses vieux ennemis, les a British », à la bataille de North-Point. Tant de vaillance et de dévouement n'enrichirent point ce héros obscur de la jeune République Américaine. En vain, accablé de famille et pressé par le besoin, réclama-t-il pour ses services et ses avances d'argent une compensation devenue, paraît-il, urgente ; ce n'est qu'après sa mort (le 17 octobre 1816) que sa veuve, menacée d'indigence, put obtenir de l'État de Maryland une petite pension en reconnaissance des services de son mari. Huit ans plus tard, en février 1824, au cours de son voyage triomphal en Amérique, La Fayette, à qui l'on présentait à Baltimore les combattants de la Révolution, remarqua l'absence de David Poe dont il rappela les services. « Sa veuve vit encore », lui dit-on, et elle lui fut présentée le lendemain, les larmes aux yeux. « Ah ! lui dit-il, en la voyant pauvre et vieillie, la dernière fois que je vous embrassai. Madame, vous étiez plus jeune et plus florissante; votre mari était alors mon ami, et les secours que je reçus de lui furent un grand bienfait pour mes troupes comme pour moi ^ » Il méritait donc bien, cet aïeul d'Edgar Poe, les simples paroles

1. Col. Scharf, op. cit., p. 415. Ces paroles n'ôtaient-elles pas destinées à provoquer la générosité, ou plutôt les sentiments de justice de la population baltimorienne?

qu'en ce jour même, notre sensible héros de l'Indépendance américaine laissait, à genoux et en larmes, tomber sur ses restes oubliés : « Ici repose un noble cœur ! M)

Le général David Poe eut cinq enfants, peut-être six : l'aîné David, père de notre poète ; le second George dont les descendants vivaient encore récemment en Maryland ; Stephen qui mourut à bord du Jersey Prison Ship, durant la guerre de l'Indépendance ; William qui émigra en Géorgie, où ses descendants occupèrent des situations importantes ; enfin ^larie qui épousa un citoyen de Baltimore, William Clemm, et dont la fille Virginie deviendra la femme d'Edgar Poe. Quant à Samuel Poe, dont la filiation est moins sûre, nous aurons bientôt l'occasion d'en parler^.

Né vers 1780^ l'aîné de ces enfants, David, après avoir achevé ses classes dans sa ville natale, fut placé chez un avocat de Baltimore, William Gwynn, pour y faire ses études de droit. Mais le jeune étudiant, si Ton en croit un de ses concitoyens, montra bientôt plus de goût pour la scène que pour le barreau.

« Lui et plusieurs de ses compagnons formèrent une société sous le nom de Club de Thespis pour satisfaire leurs goûts artistiques. Ils se réunissaient dans la grande salle d'une maison appartenant au général Poe... Là, en leurs réunions hebdomadaires, ils déclamaient des passages de vieux auteurs dramatiques ou jouaient les pièces populaires de l'époque en présence de leurs amis ''. »

David, ajoute notre auteur, s'engoua tellement pour le théâtre qu'il quitta secrètement le toit paternel pour s'enfuir à Gharleston, en Caroline, où fut bientôt annoncée sa première apparition en pubHc. Un de ses oncles, Wilham Poe, voyant l'annonce dans les journaux, se rendit à Gharleston, arracha à la scène le jeune David et le plaça dans l'étude de son beau-frère, l'honorable John Forsyth, à Augusta.

1. George E. Woodberry, Edgar Allan Poe, Boston, 1894, p. 3 ; W. Gill., Life 0/ E. Poe, p. 14.

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