‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 112 sur 429 · Dictionnaire des Sciences Médicales. Art. Opium · texte numérisé non relu

Dictionnaire des Sciences Médicales. Art. Opium

2. Ibid. « Ce que Talcool fait dans FOccident, dit le D'Fonsegrives. l'opium le fait chez les Orientaux; les deux drogues se valent comme méfaits, et il serait difficile de voir laquelle tue davantage et mieux : un thériaké de Canton est le digne pendant d'un ivrogne de Manchester. »

3. Peut-être est-ce aux réactions de l'opium qu'jl faut également attribuer en partie l'extrême sensibilité, moins physique que mentale, de Poe à l'alcool. Presque tous les témoignages concordent à dire qu'un verre, un seul verre suffisait à développer en lui le délire, à le rendre manifestement insensé en dépit des apparences extérieures de la sobriété. Sans doute, cette remarquable fragilité cérébrale peut suffisamment s'expliquer par la naturelle prédisposition au délire d'un être dont l'hérédité était si lourdement chargée, et les dij)somanes sont d'ordinaire, en effet, très sensibles aux intoxications intellectuelles de l'alcool; mais la présence de l'opium dans l'organisme ne contribuait-elle pas aussi plus ou moins efficacement à entretenir à l'état latent un délire toujours prêt à surgir sous la mofndre dose d'alcool ?

blcmcnt condamnée, jetons un coup d'œil sur les œuvres contemporaines, et nous y trouverons dans le même rôle pathétique le même personnage fatal dont les traits à peine accentués prédisent l'imminence de la folie.

« Je viens, dit l'amant de Ligeia, de m'éveiller d'une inquiète somnolence : je surveillais avec des sentiments de vague terreur autant que d'angoisse les progrès du mal sur le corps émacié d'une femme (jeune, belle, frêle, aimée d'un amour dont la ferveur, allant jusqu'à l'idolâtrie, transfigurait son être et le monde entier)... Mais pourquoi détaillerai-je minutieusement les inexprimables horreurs de cette nuit. Pourquoi m'arrêterai-je à raconter comment mainte et mainte fois, jusque vers le retour de l'aube grise, se renouvela ce drame hideux de la résurrection; comment chaque effrayante rechute ne faisait que ramener à une mort plus morne et apparemment plus irrémédiable; comment chaque agonie prenait l'aspect d'une lutte contre quelque invisible ennemi, et comment à chaque lutte succédait je ne sais quel affreux changement dans l'expression du cadavre? »

C'est toujours chez ce morbide héros la même face hâve, hagarde, hantée d'hallucinations, d'un Poe prématurément usé et vieilli qui se contemple avec stupeur dans le miroir à peine grossissant de ces pages ^terriblement prophétiques. Même sensibilité outrée, même nervosité suraiguë, même idéalité trop surexcitée et profondément détraquée, legs écrasant d'une race notée pour la vigueur de son imagination et l'ardeur de ses passions, mal constitutionnel qui se manifeste en une foule de sensations hors nature; même inconsistance^ même incohérence qui vient de futiles efforts pour vaincre une trépidation habituelle, une excessive agitation nerveuse qui se révèle en cette voix tour à tour tremblante d'indécision, ou brusque, profonde, parfaitement modulée, telle qu'on la remarque chez l'ivrogne perdu ou chez le mangeur d'opium incorrigible. A quoi bon vouloir arracher ce morne rêveur à son excessive et habituelle réserve, à cette sombre et intolérable tristesse qui semble répandre sur la face entière de lunivers physique et moral un perpétuel rayonnement de lugubres ténèbres? De mystérieux et inconcevables sentiments de terreur et d'horreur pèsent sur son cœur comme un

17t> I::D(JAK a. POE

incube tout chargé dalarmes sans cause. Gest en celle pitoyable condition que viendra tôt ou tard llieure de quitter la vie et la raison pour affronter Ihorrible fantôme de la peur. Tantôt il reste pendant des heures, les yeux tixés dans l'égarement, en une attitude de la plus profonde attention comme s'il prêtait l'oreille à des bruits imao-inaires: et tantôt en son visao*e cadavéreux ses yeux brillent d'une sorte d'hilarité folle, comme sil voulait réprimer des accès d'hystérie manifestes en toute sa personne. « Fou, je ne le suis pas, dit l'insensé, vous vous trompez en prenant pour de la folie ce qui n'est quune superacuité des sens. Mais nerveux, oh! oui, je le suis et n'ai cessé de l'être; très nerveux, affreusement nerveux! La maladie a aiguisé mes sens au lieu de les détruire ou de les émousser..., car quelle maladie est comme lalcool? ^lon tempérament et mon caractère ont, en leur ensemble, je rougis de l'avouer, éprouvé sous l'inlluence du démon de 1" intempérance, un changement radical pour le pire. Je suis devenu de jour en jour plus inégal en mon humeur, plus irritable, plus indifférent aux sentiments des autres... Je souffre d'une extrême dépression de l'âme que je ne puis comparer à aucune sensation terrestre mieux qu'aux réveils du mangeur d'opium : chute douloureuse dans le monde banal, affreuse disparition du voile; sensation glaciale, engloutissement, dégoûts du cœur; irrémédiable dissolution delà pensée qu'aucune excitation de limagination ne saurait ramener vers le sublime; car je suis un esclave lié au joug de lopium, un prisonnier qui en porte les entraves, et mes œuvres ont, comme mes volontés, pris les fantastiques couleurs de mes rêves parfois follement excités par une dose immodérée d'opium... Oh! alors le rayonnement de mes rêveries, de ces aériennes visions qui soulèvent l'àme en une exaltation divine... Mais voilà que vient, comme pour le détrôncment final et irrévocable de ma raison, le génie de la perversité qui me fait commettre de viles et sol tes actions pour nulle autre raison que parce que je ne le dois pas, inexplicable impulsion de l'àme à s'irriter, à violenter sa propre nature, à faire le mal pour l'amour du mal... Et nuis limnlacable cortèijre des morbides

obsessions, horribles obsessions de la vue, énervantes obsessions de l'ouïe : tantôt c'est un bruit bas, rapide, semblable à celui d'une montre dans la ouate; tantôt pendant des mois, je ne puis me débarrasser de cet œil qui me hante... Je n'y tiens plus : il faut que je tue^ ! » Telle est l'effroyable sarabande de sensations incohérentes, délirantes, affolées jusqu'au crime qui, en ce cerveau malade, comme en un cauchemar de fou, surgissent, se heurtent et s'entraînent en une danse vertigineuse sous la magique baguette de deux macabres et sardoniques démons : Alcool et Opium.

1. Comme les deux ou trois autres passages analogues, ce paragraphe est tout entier fait d'emprunts aux contes contemporains ; on en trouvera les citations complètes et les références dans les chapitres vu et x de notre deuxième partie : V Œuvre.

LAUVKIERE. 42

Page 1