‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 114 sur 429 · lïnrris, dnnK Hearfh and Home. 1870 (Inj^ram. p · texte numérisé non relu

lïnrris, dnnK Hearfh and Home. 1870 (Inj^ram. p

peut-ôtre quelque chance imprévue, où sabriteraient du moins loin des regards indiscrets, de la malveillance et du mépris, dans une foule plus indifférente et plus dense, les humiliations de la misère, du vice et de linfortune? Le 5 avril 1844, Poe quittait, en effet, Philadelphie pour New-York. Ce ne fut point toutefois sans trouver au milieu de tant de tracas encore une pensée délicate : aux Glarkes qui lui étaient restés fidèles jusqu'au dernier jour, il envoya ces fleurs aimées dont la fragile beauté avait, durant les sombres journées d'hiver, trompé la pauvre mourante sur la vraie détresse du logis. Au fond du malheur le poète gardait cette grâce. Poe emmenait avec lui Virginie, tandis qu'à Philadelphie restait Mrs Glemm, chargée de la double corvée du déménagement et de la réplique aux créanciers. Dès le lendemain de son arrivée, Poe écrivait à sa belle-mère une longue lettre bien suggestive : en sa sollicitude pour la bonne Muddie (comme il l'appelait), il lui donne mille détails familiers autant destinés à la rassurer sur ses propres égarements que sur la santé de Virginie; on y voit en touches rapides tout un minutieux tableau des Poes en voyage qui ne prête pas moins au sourire qu'aux larmes. Le manque d'argent est le fléau de ces ruineux déplacements où le moindre contretemps devient pour une femme malade un vrai malheur : il faudrait, pour bien faire, se permettre le luxe d'une voiture à cinq francs, et Poe n'a que 4 dollars et demi ; il pleut et il lui a déjà fallu donner à regret vingt-cinq cents pour un méchant parapluie ; il est à peine arrivé qu'il va maintenant falloir, presqu'inconnu, emprunter trois dollars pour sassurer le gîte et le pain d'une quinzaine. Par bonheur, il a pu, pendant que la pauvre Virginie se morfondait sur le bateau, découvrir une bonne pension de famille, la pension idéale des pauvres : celle où l'on dme si bien pour si peu d'argent. Et le poète famélique ne peut résister à la tentation, si cruelle qu'elle soit pour l'absente, de décrire par le menu ses deux premiers repas. Rien de plus modeste que cette maigre chère, aussi rien de plus éloquent que le naïf enthousiasme qu'elle inspire; il faut vraiment avoir connu les plus dures privations pour y voir « la plus grande profusion ».

« Jamais, dit le pauvre affamé, je ne me suis assis devant table si bien et si abondamment servie. Ah ! si vous aviez vu les œufs et les grands plats de viande. On ne meurt pas de faim ici. Je voudrais que Katefla chatte des Poe) pût voir : elle en aurait une faiblesse ^ » Cissy en est elle-même toute ravie. Elle n'a pas, du reste, toussé à bord du bateau et très peu seulement pendant la nuit, sans transpirer, grâce à un grand feu allumé jusqu'au matin ; mais elle a dû, la chère créature idéale, se mettre ce même matin à raccommoder l'unique pantalon du poète malchanceux, et son pauvre cœur a, tout de même, crevé hier soir quand elle s'est vue ainsi, loin de chez elle, loin de sa mère, emportée, toute malade, dans l'inconnu. Mais Edgar, le sage Edgar maintenant, a repris courage, aussi la voilà-t-elle gaie à son tour. 11 est même de très bonne humeur, le pauvre garçon : car il n'a rien bu, non, pas une goutte ; aussi espère-t-il bien se tirer vile d'embarras. « Le ciel a donc l'air de vouloir s'éclaicir maintenant, dit-iP. » Dès qu'il aura c gratté » un peu d'argent, il l'enverra à la bonne maman pour qu'elle puisse bientôt rejoindre ses chers enfants, incapables de se passer d'elle -.

Il n'y avait pas huit jours que Poe était à New-York quand la cité entière en fut brusquement informée. The Sun du samedi 13 avril donnait en gros caractères cette irifique nouvelle :

« Stupéfiante nouvelle par Express, via Norfolk ! l'Atlantique traversé en trois jours !! Triomphe signalé de la machine volante de M. Monck Mason !!! Arrivée à l'île Sullivan, près de Charleston, S. G., de M. Mason..., et de quatre autres passagers dans le ballon dirigeable Victoria, après une traversée de soixante-quinze heures d'une terre à l'autre ! Détails complets sur le voyage ! »

Le succès fut immédiat; on s'arracha les numéros du Sun et une édition supplémentaire parut le matin même pour la plus grande joie des badauds mystifiés. Telle fut la sensationnelle entrée,

\. Poe à Mrs Clemm, dimanche, 7 avril 1884. Woodberry, p. 204.

2. Le post-scriplum de cette lettre est lui-môme intéressant : « Surtout n'oubliez pas de reporter le Messeiujer chez llirst. » Rien de plus banal apparemment que cette phrase : elle n'en réfute pas moins une calomnie. Au lieu d'être reporté, le malencontreux volume se trouva, dans le désarroi du déménagement, vendu avec d'autres à un bouquiniste par suite d'une négligence ou d'une erreur de Mrs Clemm. Celle-ci, au lieu de l'avouer franchement, persuada Poe du contraire : Poe le répéta; on ne le crut point, il fut traité de menteur et passa, toute sa vie, sans jamais pouvoir se disculper pour un escroc en cette affaire. N'était la présence accidentelle de ces neuf mots en cette lettre retrouvée par hasard, cette mauvaise réputation durerait encore. La malveillance tient toujours la porte ouverte aux diffamateurs {Cf. Woodberry, 204).

en la ville où il devait bientôt sombrer, du prestigieux poète chroniqueur.

Il ne semble pas que Poe ait tiré grand profit de cette réclame retentissante. On ne connaît d'autre publication de lui au début de son séjour que le Conte des Montagnes Dénudées, dans le Godeys Ladys Book d'avril et le poème de Dreamland dans le Graham's de juin. C'est en vain qu'il écrivit ce même mois au professeur Charles Anthon, de Columbia Collège, qui lui était naguère si obligeamment venu en aide, une longue lettre le priant de le recommander aux Harpers pour une nouvelle édition de contes en deux volumes :

« Je n'ai, disait-il, ni argent ni crédit qui me permette de trouver un éditeur..., bien que je ne cherche point de rémunération pécuniaire... Je crois que, si je pouvais présenter convenablement mes contes au public et avoir ainsi une chance d'attirer sur eux l'attention de l'étranger aussi bien que celle du pays, je me trouverais dans une situation bien plus avantageuse qu'à présent pour publier ma revue. En un mot, je crois que cette publication amènerait de suite, soit directement par mes propres efforts, soit indirectement avec le concours d'un éditeur, la fondation de ce périodique que j'ai en vue... J'ai atteint une crise de ma vie où j'ai grandement besoin de secours ^.

Le professeur Anthon, fort bien disposé à l'égard de Poe, fit la démarche ; mais les Harpers refusèrent, laissant entendre qu'ils avaient des raisons de se plaindre de quelque publication antérieure : c'était le malencontreux Manuel de Conchologic qui faisait expier à son auteur une heure d'égarement.

Comment Poe vécut-il durant ces premiers mois à New-York? On ne sait trop. Il ne fournit guère que les Révélations mesmériqiies en décembre à la Columbian Magazine; en août la Boîte

1. Poe à Anthon, juin 1844; Century, octobre 1894, p. 855. « Quant au Penn Magazine ou plutôt au Stylus, écrit-il de môme au D^ Chivers (10 juillet 1844), je n'ai nullement renoncé à l'intention de le lancer; mes opinions à cet égard n'ont été que confirmées par le temps et par une connaissance plus intime de notre littérature aussi bien que du fonctionnement des revues. Je ne fais qu' « attendre mon heure », c'est-à-dire les moyens et l'occasion. Si vous vous décidez à vous joindre à moi, nous ne manquerons pas de conquérir gloire et fortune. Quand vous vous sentirez prêt à tenter l'entreprise, vous me trouverez ici, à New- York, où j'habite, à présent. » [Cenhiry. janvier 1903.)

oblongue au Godei/s Ladys Companion; en septembre un mauvais conte burlesque au South Literary Messenger, de médiocres Marginalia h la Démocratie Review ; et enfin en novembre et décembre, la Letti^e dérobée au Gift de 1845. Au prix qu'on le payait, il n'y avait guère là de quoi le faire vivre, lui et les siens. A New- York comme à Philadelphie, c'était donc encore et toujours l'éternelle misère.

Cette misère est ici d'autant plus touchante que Poe, redevenu pour le moment sobre et laborieux, traversait en tant qu'homme et poète l'une des plus nobles périodes de son existence.

« Je vis à cinq milles de New- York, écrivait-il à Thomas, le 8 septembre. Il y a sept ou huit mois que je fais l'ermite très sérieusement et je n'ai pas vu âme qui vive en dehors de ma famille... Dieu merci ! ajoute-t-il, Richard (vous savez qui je veux dire), est redevenu lui-même. Dites-le à Dow; mais il ne le croira pas... Je travaille à toutes sortes de choses, que vous verrez par la suite, avec une ardeur dont je ne me croyais pas moi-même capable*. »

A Lowell il écrivait le 18 août à peu près dans le même sens : « Je vis tellement Jiors du monde en ce moment que je ne puis rien faire à ce sujet (il s'agit d'une seconde publication des Révélations mesmériques). Je suis tout plein d'activité : je rassemble et j arrange les matériaux dune Histoire critique de la Littérature américaine'^ » De même, à son ami Ghivers il se décrit comme étant « dans une étroite réclusion, tout occupé de livres et d'ambitieux projets, jusqu'à l'heure, ajoutait-il, oij je pourrai me produire avec la certitude du succès^. » Cet isolement, en même temps que cette activité, semble bien venir dune énergique résolution de se réformer et de mieux faire. Poe paraît bien sincèrement avoir voulu alors profiter de ce changement de milieu, si favorable aux malades qui veulent rompre avec de mauvaises habitudes desprit et d hygiène, et il y a, au moins, partiellement et temporairement réussi.

1. Poe à Thomas, 8 septembre 18ii ; Cenlury, oclubre 1894; p. 803.

2. Poe à Lowell, 18 août 1844 ; Woodbeiry, p. 21o. .'). Century, Janvier H)03.

Poe s'était en effet, dès son arrivée à New- York, installé à la campagne, à cinq milles de la ville, comme il le dit à Thomas, sur le bord de Bloomingdale Road (maintenant Boulevard-Avenue, au coin de Eighty-fourth Street). Il n'occupait là que deux ou trois pièces dans une vieille maison d'un étage, toute délabrée, qui passait pour avoir jadis abrité pendant la guerre Washington et ses officiers. Le choix de Poe avait été comme toujours guidé par son goût pour une nature sauvage et solitaire. « La maison s'élevait alors, lisons-nous, au milieu dun pittoresque décor d'arbres antiques sur une éminence rocheuse qui dominait l'Hudson^ » De la plus grande pièce à quatre fenêtres où Poe avait, parait-il, laissé son nom inscrit en lettres fines sur le manteau de la cheminée, l'écrivain convalescent pouvait, en ses heures de loisir, assis à son bureau, contempler les eaux tumultueuses du fleuve et le paysage boisé de l'autre rive. « C'était, ajoute notre auteur, une demeure digne d'un poète et, quoiqu'elle ne fut pas loin des rumeurs de la ville, l'atmosphère de solitude qui l'enveloppait était aussi réelle que si le lieu se fut trouvé au cœur des Montagnes Rocheuses,^

« L'hôtesse^ a, du reste, gardé du poète le souvenir d'un homme ombrageux, solitaire, taciturne, qui se plaisait tantôt à errer dans les bois, tantôt à s'asseoir sur un tronc d'arbre favori près des rives de l'Hudson. C'est là qu'elle le vit mainte fois gesticuler étrangement ou se livrer tout haut à des monologues exaltés. Elle parle de lui comme d'un être excentrique, quoique très paisible et très courtois en ses manières. Il avait alors une petite moustache qu'il avait l'habitude de tortiller nerveusement. Quand il n'occupait pas son siège préféré près de la rivière, il s'asseyait à l'une des fenêtres de la façade et là, avec Virginie à ses côtés, il contemplait pendant des heures la pourpre pâlissante des soirées d'été. »

C'est donc là en cet actif isolement romantique que pendant plus d'un an vécut le poète ; c'est là en cet ermitage de pauvre que, selon

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