Griswold, XXII
2. L'impression qu'il fit au premier abord fut pourtant assez bonne si Ton en croit un témoin cité par Ingram (p. 26X). « Je me le rappelle bien, dit-il, quand il parut sur l'estrade. 11 était, pour les traits, l'expression et les manières, la meilleure i)ersonnification du poète que nous ayons jamais vue et la pâleur peu commune de son visage ajoutait à son air de mélancolie intéressante. Il récita un poème que personne ne comprit; mais donna ensuite à l'auditoire un régal qui racheta presque le désappointement : ce fut la déclamation de son Corbeau exécutée d'une manière émouvante. » Il faut ajouter, pour l'exciise partielle de Poe, que son apparition sur l'estrade suivit une longue conférence d'un certain Galeb Gushing qui revenait de Gliinc, et que le public ne fut. conmie nous le disons, prévenu de l'intention de Poe au sujet du Corbeau que quand la salle fut à peu près vide.
.'*. Broadvay Journal.
peine de composer pour les Bostoniens quelque chose comme une poésie originale. Non. Nous avions sous la main un poème (d'environ 500 vers) qui en valait bien un nouveau, ou du moins qui répondait assez bien, croyons-nous, à un auditoire de transcendentalistes. C'est lui que nous avons donné, — le meilleur que nous eussions pour le prix, — et il répondait très bien à son but... C'est là ce qu'on appelle un poème juvénile, mais le fait est qu'il n'est rien moins que juvénile maintenant, car nous l'avons écrit, imprimé et publié sous forme de livre avant d'avoir achevé notre dixième année *. »
Poe alla encore plus loin ; semblant vouloir faire de cette misérable affaire dont il remplissait les colonnes du Broadivayune nouvelle réclame sensationnelle, il déclara cyniquement :
« Si Ion nous posait la question : « Quel est, sous la lune, le plus exquis des plaisirs? » nous répondrions sans hésiter, c'est de faire du tapage, ou, selon l'expression classique d'un ami de l'Ouest, de monter un attrape-nigauds. Y eut-il jamais attrape-nigauds plus charmant que celui que nous avons réussi à monter sur les bords de la mare aux grenouilles de Boston ■ ? »
Ainsi finit donc cette déplorable affaire : pour mettre de son côté quelques misérables rieurs, Poe irrité ne sut que lui donner un retentissement lamentable.
Entre temps, Poe n'en réussit pas moins, en dépit de tous ses piteux échecs, grâce au succès persistant du Corbeau, à faire publier en deux volumes, chez Wiley et Putnam de New- York, ses contes en juillet et ses poèmes en décembre 1845. Choisis par le futur auteur d'une Encyclopédie de la lillérature aynéricaine, Duyckinck^ les contes représentaient assez bien la meilleure partie de l'œuvre fantastique de Poe, mais Poe qui avait des prétentions peut-être exagérées à une diversité quasi universelle et en particulier à l'humour, se crut lésé et se plaignit que, de ses soixante-douze productions, « les œuvres choisies n'étaient point ses meilleures et ne le représentaient pas équitablement à tous égards^ ». Quant au volume de poésies, intitulé le Corbeaic et