‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 141 sur 429 · Griswold's Meinoir, XXII · texte numérisé non relu

Griswold's Meinoir, XXII

» 3. Godeys Laclys Book, juin 1846. ......

affectât de ne pas le connaître personnellement, J^oe lavail en réalité rencontré dès son séjour àl^hiladelpiiic^ ; il lui avait ensuite confié à New-York, dans ses bureaux du Broadway Journal, une mission de confiance dont celui-ci s'était, dit-il, acquitté avec une duplicité malveillante ; il lui avait enfin légué, en l'abandonnant, le misérable héritage du Broadway Journal qui avait achevé de sombrer entre ses mains. Tout à la fois docteur, avocat, nouvelliste, éditeur et poète, ce jeune et prétentieux factotum de vingt-sept ans prêtait, semblait-il, par son arrogance comme par son ignorance, le flanc à la critique, et Poe, qui devait avoir à son égard quelque rancune personnelle, ne manqua pas d'en profiter et d"cn abuser en un de ces articles dont l'impitoyable ironie eût été exaspérante même pour un auteur sans vanité. A ces critiques qui n'avaient, du moins, aucun caractère personnel, l'auteur blessé au vif répondit dans VEvening Mirror du 23 juin dont un des rédacteurs -propriétaires était Briggs par de lourdes injures dont les moins graves sont celles de sot, d'être immoral, de charlatan littéraire, d'assassin de la morale; il rappelle la malheureuse équipée de Boston, il insiste avec force détails sur la pauvreté comme sur l'ivrognerie de Poe ; il finit même })ar l'accuser de lui avoir extorqué de l'argent sous de fallacieux prétextes et de ne s'être rendu coupable de rien moins que d'un faux.

Il y avait en Poe trop d'humeur batailleuse pour qu'il se contentât de poursuivre devant les tribunaux celles de ses accusations qui tombaient manifestement sous le coup de la loi. Dès le 28, il réplique, dans la Salurday Gazelle, par une interminable lettre aussi aggressive que défensive dans laquelle il prend la peine de répondre à chacune des accusations et s'abaisse lui-même à un langage également vulgaire et injurieux. Il avoue sans fausse honte sa pauvreté et ces lamentables irrégularités qui sont, dit-il, de l'avis même des autorités médicales, l'effet plutôt que la cause d'un mal terrible.

« Les erreurs et les faiblesses que je déplore, écrit-ib on ne peul^

du moins, dire que j'ai été assez lâche pour les nier. Je n'ai jamais tenté d'atténuer une faiblesse qui est (ou plutôt, Dieu merci, qui fut) une calamnité, quoique ceux qui ne me connaissaient pas intimement eussent peu de raisons pour la considérer comme autre chose qu'un crime. Car, si mon orgueil, ou celui de ma famille, me l'eussent permis, il y avait beaucoup, il y avait tout à dire pour atténuer ma culpabilité. Peut-être même fut-il un temps où j'aurais eu le droit de (lire (qu'avec le témoignage du D'' Francis et d'autres autorités médicales, j'aurais pu démontrer, pour peu que le public se souciât de la démonstration) que les irrégularités si profondément déplorées étaient l'effet d'un mal terrible plutôt que sa cause *. »

Quant à l'accusation de faux, il est triste de voir qu'elle avait été réellement répandue à Philadelphie contre Poe et qu'English ne faisait, en la publiant, que lui donner plus de consistance et de notoriété. Poe n'eut heureusement pas de peine à réfuter cette question de fait, et le tribunal auquel elle fut soumise donna gain de cause à l'accusé : l'accusateur s'étant enfui et aucun témoin ne se présentant en faveur du Mirror, le tribunal accorda à Poe, par sentence du 17 février 1847, la somme de 223 dollars pour dommage et intérêts, avec les frais au compte du diffamateur.

Cette affaire est un assez bel exemple des calomnies qu'on ne cessait de répandre sur le malheureux Poe. Il ne suffisait pas qu'il eût de réelles faiblesses assez funestes à son bonheur comme à ses intérêts; il fallait encore qu'acharnée à sa perte la malveillance humaine lui inventât vices et crimes imaginaires. Il n'arriva qu'une fois que l'emportement d'un trop franc diffamateur tomba sous le coup de la loi. Les autres, plus habiles, c'est-àdire plus roués et plus lâches, connaissaient mieux l'art d'être impunément menteurs et méchants : ils avaient sur ce sotEnglish le rare mérite, dont ils devaient en petit comité comme en leur for intérieur, vilement savourer l'acre jouissance, de laire à une victime bien en vue le maximum de mal avec le minimum de péril. On cancanait sournoisement, comme chez Graham, dans les bureaux de rédaction; on glissait à l'oreille, comme Griswold avec Briggs, quelque gros racontar bien odieux ; on insinuait en

1. Philadelpliia Salurduy Gazette, i8 juin 1840, cité par Ingram, 302.

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«juoique revue, comme Biirlon dans le Genlleman's Magazine, (|uel([ue sournoise allusion aussi patiemment aij^uisée que haineusement envenimée ; on publiait, comme le fit encore un autre à Philadelphie, quelque vertueuse philippique à laquelle il ne manquait que l'honnêteté d'un nom ; on n'alla pas, il est vrai, jusqu'à la laborieuse machin^ition du livre : non, le courageux moraliste crut plus sage, tout en l'accablant de sourires et de services, tout en la caressant traîtreusement, d'attendre le départ sans retour,' la mort de sa victime dupée jusqu'à la dernière heure. L'inévitable résultat se produisit ; la malveillance liguée à la sottise eut son triomphe : les germes de la manie de la persécution finirent par se développer sinistrement en cette tête trop sensible, et nous verrons bientôt Tinfortuné poète, perpétuellement harcelé par l'invisible bande de ses ennemis, ne plus voir en une société jîialfaisante qu'un monde entier conspirant pour sa ruine.

Sous l'influence déprimante de ces misérables querelles, Poe écrivit à l'un de ses plus sympathiques correspondants, G. Simms, une lettre découragée à laquelle celui-ci s'empressa de répondre :

« C'est avec regret que je remarque le ton désespéré de votre lettre. Je n'ai sûrement pas besoin de vous dire combien sincèrement et profondément je déplore les malheurs qui vous assaillent, d'autant plus que je ne vois pour vous soulager et vous tirer d'affaire d'autre secours que votre propre volonté. Aucun ami ne peut vous aider dans la lutte qui s'offre à vous. L'argent peut, assurément, se trouver; mais ce n'est pas absolument ce qu'il vous faut. La sympalhio peut calmer les blessures de l'amour-propre et faire oublier à un homme pour un instant ses assaillants; mais jusqu'à quel point servira-t-elle et combien de temps?.. Mettez fin à ces querelles qui ne vous font pas de bien : elles irritent votre caractère, elles détruisent la paix de votre esprit, elles nuisent à votre réputation... Permettez-moi de vous dire franchement en usant des privilèges d'un véritable ami. que vous êtes peut-être maintenant dans la période la plus périlleuse de votre carrière; en cette situation et à cet âge même où un fauxpas devient une erreur capitale, où une seule faute de direction a d(*s conséquences fatales. Vous n'êtes plus un enfant. A trente ans, sai^c ou jamais ^ »

Poe avait hélas î plus de trente ans : il en avait trente-sept et 1. G. Simms à Poe, :iO juillet 1846; Cenlury, octobre 1894, p. 860-861.

demi. La période critique était donc bien passée pour lui, et l'âge de la sagesse ne devait jamais venir. Il avait, en effet, un de ces malheureux tempéraments sur lesquels les meilleurs conseils de la prudence mondaine, comme ceux de Simms, n'ont pas plus de prise à l'époque de la maturité que tous les efforts de l'éducation pendant l'enfance : car ces caractères se trouvent dès la naissance intimement façonnés de tendances contradictoires, d'irrésistibles impulsions, d'éléments destructeurs dont les premières victimes sont leurs possesseurs mômes. Aussi Poe ne pouvait-il, en dépit de toute l'assistance sympathique qu'on lui prêtait parfois, échapper aux inéluctables effets de ces terribles dons de la nature qu'en échappant à la vie même.

Ajoutons toutefois que, quels que fussent ses vices de constitution mentale, malgré toutes ses funestes crises de dépression et d'exaltation outrées, il restait en lui un impérissable fonds de vaillance fait d'énergie et d'espoir toujours renaissants. C'est ainsi que le 22 juillet 1846 il priait encore son ami Chivers de ne pas croire que, « quoique malade et écrasé par la misère, il désespérait le moins du monde ; non, il avait toujours au fond du cœur un bon espoir^ ». C'est ainsi qu'en août il entretenait de même un de ses plus fidèles correspondants, P. Cooke, d'un nouveau et « magnifique » projet de revue à l'accomplissement duquel il ne concevait pas d'autre obstacle que la mort. Voilà bien l'étonnante élasticité de ces êtres déséquilibrés qu'une vibrante tension des nerfs met soudain en état d'entreprendre et parfois d'accompHr des œuvres, dont le labeur découragerait des âmes vulgaires.

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