Mrs Gove-Nichols, citée par Ingram, p
222 EDGAR xV. POE
Kn été, la maison semblait à demi ensevelie sous les arbres Fruitiers ; car il y avait là de vieux cerisiers superbes qui répandaient alentour une ombre épaisse ; Poe égaya leur ombrage en créant autour de la maison un petit parterre où s'épanouissaient héliotropes, résédas, dahlias et, jusque dans l'arrière-saison, des fleurs dont (( la beauté manifestait le goût et les soins assidus du maître de céans )>. Autour d'un vieux cerisier voisin de la porte se trouvait aménagé un large talus du gazon le plus vert ; le voisinage des fleurs odoriférantes et l'ombre qui tombait des branchages en faisaient un siège favori.
Les alentours du petit domaine n'étaient pas moins séduisants. Situé au sommet d'une colline, il commandait de belles perspectives d'un charme reposant. Tout près, à l'est de la véranda, se trouvait un petit bois de pins et de cèdres, très touffu, qui couronnait une crête de rochers ; de là, la vue s'étendait par-dessus bois, vallées, villages et prairies jusqu'à la ligne bleue de l'océan qui fermait l'horizon lointain : c'est en ce petit bois pittoresque, que Poe, assis sur un rocher favori, aimait la nuit comme le jour, à abandonner son âme dolente aux plaintes assoupissantes des brises sous la noueuse ramure des grands cèdres moroses. Sa promenade préférée était cependant celle de l'aqueduc; à peu de distance, en môme temps qu'un canal, un étroit sentier de piétons, gazonné et flanqué de parapets bas, franchissait l'Harlem, sur de puissantes arcades de granit à 145 pieds de haut : c'est là, en cette solitude élevée, qu'au temps à' Eurêka Poe se plaisait, pendant des heures entières, à errer le jour au-dessus du spectacle vertigineux du fleuve fuyant entre ses sinueuses berges de rochers el à se livrer la nuit à d'inlassables rêveries sur l'infini que berçaient h; roulement des eaux dans les profondeurs obscures et le bruissement du vent sous les espaces étoiles.
« Oh ! quelle joie suprême nous avions en notre chère petite chaumière ! s'écriait encore Mrs Clemm quinze ans plus tard ; nous n'y vivions tous les trois que les uns pour les autres*. » Elle
i. Mrs Clcmm à Neil.son l*oe, 10 août 1800.
avait maintenant vieilli, la pauvre femme, depuis sa première apparition dans la vie de Poe ; mais, en dépit de ses soixante années aggravées de misère et de soucis, il y avait toujours en ses traits, si creusés qu'ils fussent, la môme indulgente bonté et la même vaillance sereine. Elle inspirait toujours à quiconque l'approchait le même sentiment de respect attendri pour son dévouement maternel et pour sa dignité virile.
« C'était, nous dit Mrs Gove-Nichols, une vieille dame grande, à lair digne, aux manières très comme il faut ; sa robe noire, bien que vieille et fort usée, prenait sur elle un air d'élégance. Elle portait un bonnet de veuve de modèle antique qui seyait admirablement à sa chevelure blanche. Elle semblait alerte et forte, et avait l'air d'une Providence universelle pour ses étranges enfants ^ »
Quelle existence que la sienne, maintenant que, faiblissante, il lui fallait suffire à une tâche de plus en plus lourde; car Virginie^ mi)urante exigeait des soins plus assidus, à l'heure même où Poe moins responsable ne pouvait plus guère être perdu de vue. Aussi laccompagnait-elle souvent en ville oii les éditeurs, plus ou moins brouillés avec l'âpre critique, boudaient de plus en plus sa copie; et elle en vint, paraît-il ^, en la détresse où la réduisaient les faiblesses du pauvre Eddy, à dérober au panier pour les vendre en cachette, les manuscrits de rebut que le poète impuissant y avait rageusement jetés.
« Chaque hiver, pendant des années, dit Willis, le plus touchant spectacle pour nous en cette grande cité, ce fut de voir cette infatigable servante du génie pauvrement et insuffisamment vêtue, s'en aller de bureau eu bureau avec un poème, ou un article, ou quelque autre produit littéraire à vendre ; elle plaidait la cause de Poe d'une voix brisée, sans donner d'autre excuse que sa maladie, quelle que pût être la raison pourlaquelle il n'écrivait pas, et jamais elle ne laissait au milieu de ses larmes et de ses récits d'infortune, échapper à ses lèvres une seule syllabe qui pûL inspirer les moindres doutes sur son compte, pas une plainte, pas la moindre défiance à l'égard de