Ingram, p
-. Poe's Mary. Ilarper's, mars 1889. Elle en élail souvent réduite à emprunter un shilling pour retirer une lettre à la poste. 3. Willis, dans Home Journal, 13 octobre 18 iO.
ââi . EDGAR A. POE
La pauvre Virginie se mourait rapidement ; n'étant encore qu'en sa vingt-cinquième année,
« Elle avait l'air très jeune. Elle avait de très grand yeux noirs et un teint d'une blancheur de perle, parfaitement blême. Son visage pâle, ses yeux brillants, sa chevelure d'un noir de jais, lui donnaient un air qui n'avait rien de terrestre. On sentait qu'elle était presque un esprit détaché de ce monde, et quand on l'entendait tousser, on ne doutait pas qu'elle s'en allait bien vite ^ »
Ne la quittant plus guère, Poe ne cessait de l'entourer de la même tendresse ardente et minutieuse, car il sentait bien qu'avec ce souffle expirant s'en allait une part de sa propre vie "-, la meilleure. Un soir, pourtant, qu'il fut retenu loin d'elle, il lui écrivit le mot suivant, unique lettre de Poe à Virginie, qui exprime assez bien la nature de ses sentiments :
« 12 janvier 1846. »
« Mon cher cœur, ma chère Virginie, notre mère vous expliquera pourquoi je reste loin de vous ce soir. J'espère que de l'entrevue
1. Ingram, p. 210. Le D"- Ghivers qui, durant une visite à Fordham, remarqua l'air tendre et affectueux de Virginie pour Edgar, parie lui aussi de ces terribles quintes de toux dont elle fut prise en sa présence. « Elle n'a pas cessé d'èlre malade depuis que je l'ai connue », lui dit Poe, el il fit allusion à l'accident de Philadelphie. (Cen^w/-?/, janvier 1903.)
2. Ne convient-il pas de citer, à propos de cette affection de Poe, ces vers de Byron qu'il se plaisait à répéter dans son Poe tic Principle (Vl-25) ?
Ton cœur tendre refusait de découvrir
Les fautes que tant d'autres pouvaient trouver;
Bien que ton àme fût au courant de mes peines,
Elle n'hésitait pas à les partager avec moi,
Et l'amour qu'a rêvé mon àme,
11 ne l'a jamais trouvé qu'en toi.
Bien que de race humaine, tu ne m'as point trompé,
Bien que femme, tu ne m'as point délaissé ;
Bien qu'aimée, tu n'as pas voulu m'affliger ;
Bien que calomnié, tu n'as jamais été ébranlée ;
Dans le désert jaillit une fontaine.
Dans l'espace désolé s'élève un arbre, Dans la solitude chante un oiseau Dont la voix parle à mon àme de toi.
Or, Poe ajoute ce commentaire suggestif : « Il n'est pas de plus noble sujet pour la plume d'un poète ; c'est là une idée qui élève l'àme ; nul homme ne peut se considérer comme ayant le droit de se plaindre du Destin tant ((uil garde encore en son adversité l'immuable amour d'une femme. »
LES POES A FORDIIAM ET LA MORT DE VJRGINIE 225
qui m'est promise résultera quelque bien matériel pour moi ; je l'espère à cause de vous, chérie, et d'elle ; gardez votre cœur plein d'espoir et ayez encore un peu de confiance. Lors de mpn dernier grand désappointement, j'aurais perdu tout courage sans vous, ma petite femme chérie. Vous êtes maintenant ma plus grande, ma seule force en cette lutte contre une vie déplaisante, irritante et ingrate.
Je serai avec vous demain (mot illisible) après-midi, et soyez sûre que, jusqu'à ce que je vous revoie, je garderai amoureusement dans ma mémoire vos dernières paroles et votre fervente prière ! Dormez bien, et que Dieu vous accorde un été paisible avec votre tout dévoué,
Edgar ^
L'auteur de cette lettre ne méritait-il pas à cet égard ce jugement de l'un de ses contemporains ? « Il était Tun des hommes les plus affectueux et les plus tendres que j'aie jamais connus. Je n'ai jamais été témoin d'une affection aussi tendre et d'un amour aussi dévoué que celui qui existait entre les trois membres de cette famille -. )>
Poe, lui aussi, approchait de sa fin. L'année qu'il venait de passer à la ville lui avait été particulièrement funeste '\ Tous les tracas du Broadway Journal aboutissant à la faillite, le piteux échec de Boston avec les humiliations qui en résultèrent, les irritants démêlés avec Dunn English et le procès qui s'en suivit, la folle passion qui ne l'avait emporte si haut que pour le jeter si bas, tout n'avait été que cause d'exaltation et de dépression
\. Ingram, 308.
2. M. Lewis à Miss Sarah ,Rice, 11 octobre 1875 ; Gill, 291. « Oh ! écrivait Mrs Glemm au D-' Chivers le 8 décembre 1852, si je pouvais vous voir pendant une heure, que de beaux traits de son caractère je vous citerais à propos de son dévouement à ma Virginie chérie, et de son amour et de sa tendresse pour moi. » {Century, février 1903.)
3. a Nous habitons, écrivait-il le 22 juillet 1846 au D^ Chivers, un charmant petit village où nous serions fort à notre aise, si je n'avais longtemps été affreusement malade. Mais je me remets peu à peu, et serai bientôt très bien. En attendant, les petits oiseaux de proie qui profitent toujours de la maladie pour s'en prendre à plus gros qu'eux n'ont cessé de faire tous leurs efforts pour m'achevcr. Mon affreuse pauvreté leur a donné tous les avantages. J'ai été, mon pauvre ami, ainsi mis à deux doigts de la mort et réduit à un désespoir pire que la mort, alors que je n'avais pas, en dehors de ma famille, un seul ami pour me conseiller. Que n'aurais-je pas donné pour une bienveillante pression de votre main?... Je n'ai pas pu, ajoute-t-il. écrire une seule ligne pour les revues depuis i)lus de cinq mois. » {Century, février 1903.)
LAUVUIÈKE. 15
extrêmes, de déséquilibre permanent. Or, en dépit de la courte et sans doute intermittente influence de Mrs Osgood, les excès alcooliques de Poe, finissant par égaler ses excès intellectuels et sentimentaux^, vinrent terriblement activer l'œuvre déjà si avancée de la désagrégation mentale -. L"extrôme sensibilité de Poe à l'alcool, dont nous avons déjà parlé, était, j)araît-il, devenue effrayante. Vraie pierre de touche de l'organisme, l'alcool révélait de plus en plus nettement que, de tout son pauvre être délabré, la tête était bien l'organe le plus faible : sans offrir le moindre symptôme apparent de l'ivresse, il se trouvait, sous la plus légère excitation alcoolique, mentalement transformé ou même franchement délirant '.
« Moi, dit le R6v. Warren Cudworth, de East Boston, qui étais
1. II semble bien qu'il y eût sous l'influence de la campagne de sérieux efforts de tempérance plus ou moins heureux. « Il y a une chose que vous serez bien aise d'apprendre, écrit Poe à Chivers le 22 juillet 1846, c'est qu'il y a longtemps qu'aucun excitant artificiel n'a touché mes lèvres. J'en ai à jamais fini avec les boissons; vous pouvez y compter; mais ce sujet contient plus de choses qu'on n'en peut dire. » [Century, février 1903.)
2. D'une longue description du D"- Chivers en style assez apocalyptique, nous tirons le portrait suivant : Toujours remarquablement propre et soigné en sa mise, quoique sans affectation, en dépit de sa pauvreté, Poe avaitl'air plus grand qu'il ne l'était à cause de la longueur de son cou et de ses épaules tombantes; ses bras étaient longs et ses mains effilées et affinées au point de paraître efféminées. Il marchait, un peu penché en avant d'un air pensif et maniant non sans grâce une canne de hickory. Son visage encadré de cheveux très noirs était assez ovale en dépit de l'ampleur du front et de la forme un peu fuyante du menton. Son teint était, surtout après quelques excès de travail, d'une |)àleur maladive, bien qu'il ne souffrît point de l'estomac. Sa bouche était d'ordinaire contractée par la tristesse, mais se déridait j)arfoisen brus([ues sourires qui exprimaient plutôt le triomphe de l'orgueil ou le sarcasme du mépris ([ue la joie du cœur. Ses yeux bruns (hazel) à reflets violets, prenaient au repos sous réj)aisseur de ses longs cils et de ses sourcils noirs, un air de beauté intellectuelle à la fois sereine et insjjirée. mais parfois aussi sous le froncement des traits irrrités lançaient des éclairs d'une éloquence inquiétante. Sa voix était douce, harmonieuse, plutôt souple que puissante; quand il lisait des vers, elle ])référait à l'emphase des déclamations sensationnelles une mélodie de cantilène qui n'était point, au goût de Chivers, sans monotonie. [Century,']ixn\\(iv 1903.)
3. « Chez certains alcooliques à prédisposition spéciale, dit le D"- Magnan [Alcoolisme, p. 70), dont l'infériorité cérébrale s'explique le plus souvent par l'hérédité, le système nerveux semble se dédoubler : tout ce qui appartient à l'ordre intellectuel est d'une impressionnabilité excessive; tout ce qui appartient à l'ordre physique fonctionne d'une manière normale; il y a un défaut d'équilibre... Il suffit alors d'une faible dose de poison i)our impressionner le cerveau dans son mode intellectuel ; au contraire, les troubles j)hysiques, les accidents propres à la moelle, au système nerveux de la vie organique, se développent peu. »
alors le plus innocent des étudiants en théologie, je me promenais un jour avec Poe et, ayant soif, je le pressai de prendre un verre de vin avec moi. Il refusa, puis finalement accepta, par manière de compromis, un verre de bière. Presque aussitôt un grand changement s'accomplit en lui. Au lieu de se livrer, comme auparavant, à une conversation d'une éloquence incroyable, il se trouva comme paralysé ; et, les lèvres serrées, les yeux fixes et hagards, il s'en revint, sans prononcer un mot, dans la maison où nous étions en visite. Pendant des heures, il resta en proie à cette mystérieuse influence. On eût dit un être transformé, comme atteint de quelque bizarre accès d'aliénation K »
Willis, qui n'avait, durant les six mois de collaboration de Poe, connu que « le gentleman triste, paisible, raffiné et séduisant », dont il nous a décrit à plusieurs reprises les charmes et le talent, eut, dès les premiers jours oi^i Poe vint se fixer à la ville, l'occasion de connaître un autre aspect de sa personne :
« 11 vint dans nos bureaux, dit-il, de son pas habituel, avec ses manières ordinaires; et, bien qu'il n'y eut aucun symptôme d'ivresse normale, il parla comme un homme insensé... Quoiqu'il parût se posséder, il n'était ni dans son bon sens, ni responsable"-. » « Nous avons appris, ajouta-t-il plus tard, de quelqu'un qui le connaissait bien, une chose qui devrait être citée chaque fois que Ton parle de ses lamentables irrégularités : c'est qu'avec un seul verre de vin, sa nature entière était transformée ; le démon prenait le dessus, et, quoiqu'aucun des symptômes usuels de Tivresse ne fût apparent, sa volonté était visiblement aliénée. Possédant alors ses facultés logiques dans un état d'activité exaltée et abordant les personnes de sa connaissance de son air habituel avec tous ses souvenirs antérieurs, il ne semblait que jouer un autre rôle de son caractère naturel et se trouvait, par suite, accusé d'arrogance insultante et de perversité... En cette sorte d'intoxication qui dénaturait son sentiment de la justice et du vrai, il disait et faisait, à coup sûr, bien des choses qui contredisaient pleinement ce qu'il y avait de meilleur en lui. Si nous rapprochons ces défauts de la triste infirmité de sa constitution physique, c'est qu'ils semblent, ou peu s'en faut, lui donner pour base une aliénation temporaire presque irresponsable ^. »