Gill
2. Home Journal, décembre 1846. Cette citation est complétée p. 237.
3. Uome Journal, 13 octobre 1849. Le D"- Chivers raconte que, dans un de ces moments d'intoxicaUon, il voulut se jeter sur L. Glarke, éditeur de Knickerbocker(\\x\ne s'esquiva qu'en lui tirant la révérence. (Ce7i/?o'î/, janvier 1903).
On voit avec quelle insistance inévitable reviennent en ces témoignages les mots : aliénation mentale, et Ton s'explique dès lors tout ce qu'il peut y avoir de terriblement vrai dans cette description de Griswold :
« Il parcourait les rues, en proie à la folie ou à la mélancolie, les lèvres agitées par d'obscures malédictions, ou les regards élevés en une ardente prière, non qu'il priât pour lui-même, car il sentait ou déclarait se sentir déjà damné, mais pour le bonheur de ceux qui se trouvaient alors les objets de son idolâtrie ; ou bien, absorbé dans la contemplation de son cœur dévoré d'angoisses, il s'en allait, le visage assombri par ses noires pensées, braver les orages déchaînés ; et, toute la nuit, les vêtements trempés et les bras agités dans les vents et la pluie, il semblait s'adresser à ces esprits qu'il ne pouvait qu'alors évoquer de l'Aidenn où son âme troublée cherchait loubli des misères de sa propre nature '. » ,
Cette poignante description du pauvre fou, errant et délirant la nuit sous la rafale, ne pouvait manquer d'étonner et d'irriter ceux des amis de Poe qui ne l'avaient connu qu'en ses meilleures heures. Willis, qui sut au moins une partie de la vérité, ne nie pas, mais avoue en sa bienveillante indulgence : (c Ces descriptions de Poe en ces moments d'insanité morale nous font l'effet de portraits qu'on prendrait, durant la maladie, d'un homme que nous n'avons connu qu'en bonne santé. » MaisGraham, qui, resté à Philadelphie, avait perdu de vue son ancien collaborateur, entreprit à ce propos, avec son aveugle générosité, une défense de Poe aussi inutile qu'impuissante : elle ne fait, au contraire, que mieux montrer le retentissement du mal physique jusque dans la personne morale du malheureux poète.
« Il est vrai (pie, plus tard en sa vie, Poe éprouva fortement ces impressions morbides qu'une vie de pauvreté et de désappointement est si bien faite pour engendrer dans le cœur de l'homme : le sentiment d'avoir été indignement traité, méconnu, évincé par des gens de moindre ou de nulle valeur, sentiment qui torture le cœur et
1. Griswold, XXXVI II, XXXIX. Il vivait, dit le D' Chivers, dont nous paraphrasons l'intraduisible style, dans un monde de fantômes et de vampires auquel il désirait s'unir, sans aucune frayeur de la mort : car il était las de la terre et aurait préféré l'enfer à l'ingrate société des hommes en qui il ne croyait plus. [C eti l u nj, jum'uiv 1903.)
obscurcit l'âme de maint enfant de la Muse ; la conscience des inégalités de la vie et de la persistante supériorité de l'argent, fût-elle alliée à la vulgarité, pour triompher de toutes les distinctions et s'installer, même éclaboussée de souillures et parée de clinquants, dans les plus hauts postes de la société, sur les sièges d'honneur de la synagogue ; tandis que lui, l'adorateur du beau et du vrai..., courait souvent le danger d'être mis à la porte, sans feu ni lieu, comme un mendiant en ce monde, avec tous ses beaux sentiments vibrant sous la tension de l'angoisse à l'idée que sa pauvre femme si belle et si délicate se mourait d'heure en heure sous ses yeux. Comment donc s'étonner qu'il déversât alors sur les injustices et sur les mensonges de toute la société qui l'entourait le trop-plein d'une amertume longtemps amassée^? »
Griswold va môme jusqu'à dire avec une exagération, croyonsnous, aussi dénuée de scrupule que de tendresse, quaigri par ses dures épreuves il ne voyait plus dans tout le système social qu'une vaste imposture-; qu'ayant perdu toute confiance dans les hommes comme dans les femmes, il avait laissé sa nature peu aimable se corrompre dans l'arrogance, l'envie et lastuce ; que, traqué par les plus funestes passions, il avait cyniquement perdu tout sens moral, tout point d'honneur^. Sans aller jusqu'à ces excès, il n'est toutefois pas douteux que le lent, mais perpétuel travail de ces sentiments destructeurs dut à la longue singulièrement contribuer au déséquilibre mental de Poe. Mal physique et mal moral conspiraient également pour sa ruine.
L'effet le plus caractéristique de cette lamentable déchéance était plus que jamais cette brusque inégalité d'humeur qui, sans cause apparente ou du moins suffisante, passait de la plus morne atonie aux plus terribles paroxysmes. Les témoignages abondent sur ce point. Un jeune homme de vingt et un ans, qui devait