Ibid
cas de répéter avec le premier critique qui ait jamais voulu franchement aborder la pathologie de Poe, Francis G. Fairfield ?
« Il vécut et mourut incompréhensible pour ses amis. Ceux qui ne l'avaient jamais vu dans un paroxysme ne pouvaient croire qu'il fût l'être pervers et vicieux décrit dans les histoires qui circulaient sur ses procédés erratiques. Pour ceux qui l'avaient vu, il y avait en lui deux hommes : l'un, ce réprouvé anormalement impie et mauvais ; l'autre ce paisible gentleman plein de dignité*. » Willis ne semble-t-ii pas avoir lui aussi entrevu cette dualité lorsqu'il dit : « L'antique fable des deux esprits antagonistes emprisonnés dans le même corps, également puissants et ayant tour à tour l'empire absolu, la légende de l'homme possédé à la fois par un démon et par un ange semble s'être réalisée si tout ce que l'on dit est vrai dans le caractère de cet homme extraordinaire -. »
On voit, pour reprendre une vieille comparaison, combien tragiquement, sous l'action de la folie, ce phare à éclipses qu'était la pauvre personnalité de Poe avait accru lintensité de ses feux et la vertigineuse rapidité de ses évolutions.
Cette perpétuelle instabilité mentale ne pouvait évidemment manquer d'exercer sur son activité littéraire une influence prépondérante ; qu'on en juge par le dialogue suivant :
« J'écris, dit-il, par suite d'une nécessité mentale, pour satisfaire mon goût et mon amour de l'art. La gloire n'a plus d'influence déterminante sur moi. En quoi puis-je me soucier du jugement d'une multitude dont je méprise chacun des membres ?
— Mais, M. Poe, lui dis-je, il y a des individus dont vous respectez le jugement?
— Sans doute, et je voudrais pouvoir jouir de leur estime, dégagée de toute la mesquine adulation de la foule.
— Mais la multitude peut être honnêtement et légitimement satisfaite.
— C'est bien possible, dit Poe, rêveur, parce qu'elle peut avoir un guide honnête et légitime, et non un pauvre homme qui a été payé cent dollars pour fabriquer des opinions à son usage et de la gloire pour un auteur.
— Les critiques des revues vendent-ils donc leur conscience avec si peu de scrupules?