‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 149 sur 429 · Willis : Home Journal, 9 octobre · texte numérisé non relu

Willis : Home Journal, 9 octobre

— Un critique littéraire doit répugner à violer son goût, son sentiment du juste et du beau. Pécher contre ces lois et louer un auteur indigne est un crime impardonnable. Mais s'il est mis à la torture, ou si un être qu'il aime plus que sa vie est là torturé de douleurs, je puis le concevoir fabriquant une fausse traite sur la Banque de la Renommée en faveur de [quelque soi-disant poète qui peut et veut acheter ses poèmes et ses opinions » et, se tournant presque férocement sur moi, me transperçant de ses beaux regards, il ajouta : « Blàmeriez-vous un hommequi ne veut pas laisser sa femme mourir de faim? /> Je changeai de sujet, et il se calma, et nous continuâmes notre promenade, remarquant la beauté des fleurs et du feuillage, des collines et des vallons jusqu'à ce que nous atteignîmes la chaumière...

Lors de sa visite suivante, Poe dit, tandis que nous nous promenions le long de la crête de la colline : « Je ne puis contempler toutes ces beautés avant de vous faire une confession. Je vous ai dit, la dernière fois que nous étions ici, que je méprisais la gloire.

— Je me le rappelle, lui dis-je.

— C'était faux, dit-il. Je l'aime, la gloire. J'en raffole, je Tidolàtre; je boirais jusqu'à la lie cette glorieuse ivresse. Je voudrais que de l'encens monte en mon honneur de chaque colline et de chaque hameau, de chaque ville et de chaque cité sur cette terre. Gloire, renommée, vous êtes le souffle vivifiant, le sang nourricier. Un homme ne vit point tant qu'il n'est pas fameux. Comme j'ai cruellementmenti à ma nature et à mes aspirations quand je disais que je ne désirais pas la gloire et que je la méprisais ! »

Je laissai entendre que ses paroles en ces deux occasions pouvaient être vraies selon l'humeur qui les suggérait. Mais il déclara qu'il n'y avait aucune vérité dans sa première assertion. Je ne fus pas aussi sévère pour lui qu'il l'était lui-même ^ »

Ne se prend-on pas, en lisant ces lignes^ si sympathiques qu'elles soient, à songer inévitablement à certain héros de Diderot, à ce malheureux neveu de Rameau, avec lequel Poe n'a que trop de traits en commun ?

Faut-il s'étonner qu'au milieu des siens, sous les yeux indulgents de Mrs Clemm ou des rares visiteurs de Fordham, Poe devenait de plus en plus le grand enfant irresponsable qu'il faut ménager, surveiller et, aux heures graves, remplacer ?

4. Ingram, 312. « l»ersonne au monde, dit en son style étrange le D-- Ghivers {Century, janvier 1903), n'aimait i)lus que lui les louanges d'autrui : car je me rappelle cpie chaque fois qu'il m'est arrivé de lui parler de ses talents d'écrivain, sa poitrine se soulevait comme une mer agitée. »

LES POi:S A FORDIIAM ET LA MORT DE VIRGINIE 233

« Eddie, nous dit Mrs Clcmm , quittait rarement sa ravissante demeure. C'est moi qui m'occupais de ses affaires littéraires : car lui, le pauvre garçon n'entendait rien aux questions d'argent; comment en eût-il été autrement, élevé comme il l'avait été dans le luxe et l'extravagance? Il passait la plus grande partie de la matinée à travailler* et, sa tâche du jour finie, il jardinait dans notre joli parterre ou nous lisait et nous déclamait des poésies. Quiconque le connaissait intimement l'aimait. Nous n'avions que très peu de société, si ce n'est parmi les lUerati, mais celle-ci était extrêmement agréable ^. »

Quelques-uns de ces literati nous ont, en effet, donné sur sa première année àFordham des récits pleins de charme, mais d'un charme morbide : on sent par les attentions mêmes, parles égards des hôtes, qu'on est en présence d'un malade, d'un de ces malades qui ont la tête faible. Un jour, une visiteuse le décrit profondément déprimé par les soucis, par la misère, par la maladie de sa femme, par sa propre impuissance à écrire; quelques jours plus tard, la lecture d'une lettre fort élogieuse le dispose à un enthousiasme juvénile, à de merveilleuses conceptions littéraires, à de vastes projetb ambitieux. Tantôt il s'abandonne comme un enfant à une folle joie de vivre, à tous les caprices d'une humetir folâtre, et tantôt il fuit seul dans les bois, sur les sites élevés, se dérobant à toute approche : c'est alors que, mécontent du monde, de la vie et de lui-même, il se plait à maudire cet implacable destin qui fait de lui le témoin impuissant, quoique coupable, de maux qu'il ne sait plus ni empêcher ni alléger. Ecoutons ce charmant récit d'un témoin bienveillant :

« A l'occasion de ma première visite, dit Mrs Gove-Nichols, je fus bien tourmentée. Poe avait je ne sais comment attrapé un bob-o"link sauvage. 11 l'avait mis dans une cage, qu'il avait accrochée à un clou

1. La « Marie de Baltimore » qui, habitant toujours Jersey City, voyait Poe quelquefois, nous a donné sur ses habitudes de travail ces renseignements qui se trouveront complétés plus tard : « Quand Eddie composait un poème, dit-elle, il se promenait de long en large dans son salon, une main derrière le dos selon sa coutume, et mordant les doigts de l'autre jusqu'à ce que le sang jaillit. Quand il avait trouvé ce qu'il voulait, il s'asseyait pour rédiger les vers et puis recommençait à marcher. » [llarpei^'s, mars 1889 ; p. 639.)

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