‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 150 sur 429 · Mrs Glemm à Neilson Poe, 19 août 1860 ; Ingram · texte numérisé non relu

Mrs Glemm à Neilson Poe, 19 août 1860 ; Ingram

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enfoncé dans le tronc d'un cerisier. Le pauvre oiseau était aussi peu fait pour vivi-e en cage que son maitre pour vivre en ce monde. Il était aussi ag-ité que son geôlier, et ne cessait de se lancer d'un bond fj\rouche et effrayé d'un côté de sa cage à l'autre. J'en avais pitié, mais Poe s'était mis en tète de l'apprivoiser. Il était là debout, les bras croisés devant l'oiseau prisonnier, exprimant par toute sa personne sa foi sublime dans la possibilité d'accomplir l'impossible... Je ne lui en fis pas moins des remontrances sur cet emprisonnement de Robert of Lincoln Green. « Vous avez tort, me dit-il tranquillement, en voulant que je délivre cet oiseau. C'est un merveilleux chanteur, et, dès qu'il sera apprivoisé, il iera la joie du logis par ses talents de musicien. Il faudrait que vous pussiez l'entendre lancer comme un joyeux carillon ses roulades délicieuses... »

« Nous allâmes errer dans les bois, et nous nous divertissions gaiement quand l'un d'entre nous proposa de jouer à sauter. .le crois bien que ce fut Poe : car il excellait en ce genre d'exercice. Deux ou trois de ces messieurs consentirent à sauter avec lui, et bien que l'un d'eux fût grand et eût été chasseur en son temps, Poe les dépassa tous. Mais hélas! ses souliers, tout usés et soigneusement entretenus, crevèrent tous les deux dans le grand saut qui le rendit victorieux. J'avais eu pitié du pauvre bob-o'link en sa dure captivité sans espoir, mais j'eus encore plus de pitié pour le pauvre Poe. J'étais sûre qu'il n'avait pas d'autres souliers ni de bottes ni de guêtres. Qui d'entre nous pouvait lui offrir de l'argent pour en acheter une autre paire ? Et qui donc, ayant de l'argent, aurait eu l'effronterie d'en offrir au poète? Quand nous revînmes vers la chaumière, je crois bien que nous eûmes tous le sentiment que nous ne devions pas entrer, pour ne pas voir l'infortuné pieds nus, assis ou debout, au milieu de nous. Il me fallait pourtant y pénétrer : j'avais laissé le volume de poésies de Poe, et j'y entrai. La pauvre vieille mère regardait les pieds de Poe avec une consternation que je n'oublierai jamais.

« Oh! Eddie, dit-elle, comment avez-vous bien pu crever vos souliers? » Poe sembla anéanti dès (ju'il vit sa mère... Je racontai la cause de cet accident, et elle m'entraîna dans la cuisine. « Voudriezvous, me dit-elle, parler à M... du dernier poème d'Eddie? Si seulement il voulait prendre le poème, Eddie pourrait avoir une autre paire de chaussures. L'éditeur a ce poème: je le lui ai porté la semaine dernière, et Eddie dit que c'est son meilleur. Vous lui en parlerez, n'eat-cc pas? » Nous avions déjà, en conclave, lu ce poème, et nous n'avions pu, le ciel nous pardonne, lui trouver ni queue ni tête. Il aurait été écrit en une des langues perdues que nous n'aurions pas su tirer plus de sens de ses accents mélodieux. Je me rappelle avoir dit que je le considérais comme une mystification que Poe voulait faire passer pour de la poésie, afin de voir jusqu'à quel point son

nom en imposait aux gens. Mais il y avait là une issue. L'éditeur avait contribué pour sa part à la perte des souliers. « Cela va de soi, dis-je : on le publiera, ce poème; et je vais prier C... de se dépêcher. » Le poème fut payé de suite, et publié peu de temps après. Je présume qu'on le prend maintenant pour de vraie poésie dans la collection de ses œuvres; il lui rapporta, du moins, à cette époque, une paire de souliers et 12 shillings en plus. »

Il y eut donc encore quelque gaieté en ce stérile été de 1846, mais avec les rigueurs de la saison vinrent les angoisses finales de la misère et de la mort : ,

« L'automne vint, dit Mrs Gove, et Mrs Poe déclina rapidement... Je la vis en sa chambre à coucher. Tout y était d'une tenue et d'une propreté si parfaites, en même temps que d'une misère et d'un délabrement si poignants que j'eus un serrement de cœur en voyant la pauvre malade... Il n'y avait pas de couvertures au lit qui n'avait qu'une paillasse, un couvre-pieds et des draps d'une blancheur immaculée, il faisait froid, et la pauvre poitrinaire avait ces affreux frissons qui accompagnent la fièvre hectique des phtisiques. Elle était étendue sur ce grabat, enveloppée dans le manteau de son mari, avec un grand chat tigré sur la poitrine. Ce merveilleux chat avait l'air de comprendre combien il était utile. Il n'y avait pas autre chose que ce chat et ce manteau pour réchauffer la malade, si ce n'est quand son mari lui prenait les mains et sa mère les pieds. Mrs Clemm aimant passionnément sa fille, il était affreux de voir sa détresse en présence de cette maladie, de cette pauvreté, de toute cette misère.

Aussitôt que je fus mis au courant de ces tristes faits, je me rendis à New-York, et m'assurai la sympathie et les services d'une dame dont le cœur et la main ne cessaient de s'ouvrir aux pauvres et aux malades. Un lit de plume, d'amples couvertures et quelques autres secours furent les premiers résultats de cette œuvre de charité. La dame en question organisa une souscription privée qui rapporta 60 dollars dès la semaine suivante. Depuis le jour où cette bienfaisante personne vit pour la première fois la famille souffrante du poète, elle veilla sur elle comme une mère sur son enfant. Elle les vit souvent, et s'ingénia à soulager la moribonde comme les survivants ^ »

Avant de parler de cette femme de cœur dont l'influence ne se borna pas à cette active générosité, de la première heure disons tout de suite à quel degré d'humiliation la misère réduisit lin-

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