‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 151 sur 429 · Ingram, p · texte numérisé non relu

Ingram, p

tortunée famille. Les secours de cette charité privée ne suffisant pas, il parut en décembre dans V Express ce lamentable appel à la charité publique :

« Nous regrettons d'apprendre qu'Edgar A. Poe et sa femme sont l'un et l'autre dangereusement malades de consomption et que la main du malheur pèse lourdement sur leurs affaires temporelles. 11 nous coûte d'avoir à dire qu'ils en sont réduits à pouvoir à peine se procurer les choses de première nécessité. C'est là une bien dure épreuve, et nous espérons que les amis et les admirateurs de M. Poe s'empresseront de venir à son aide en cette heure de cruelle pénurie ^ »

Willis, qui était resté fidèle à Poe, s'empressa de relever cet entrefilet dans son nouveau journal : the Home Joicrnal; et il en profita, pour dépeindre, en même temps que les dangers auxquels sont exposés les artistes et les gens de lettres, le cas particulier de Poe.

« Voici donc un de nos meilleurs critiques, un de nos hommes du génie le plus original, un des ouvriers les plus actifs de notre littérature nationale jeté brusquement, par suite d'une suspension de travail que cause la maladie, au niveau des protégés de l'assistance publique. Il n'y a pas de refuge intermédiaire, pas d'abri respectable où il puisse, sans réclame, trouver des secours qui n'offensent point la délicatesse d'un homme de talent et d'un homme bien élevé, jusqu'à ce qu'il puisse, au retour de la santé, reprendre sa tâche, sans être mortifié dans le sentiment de son indépendance. 11 lui faut ou s'adresser à des amis particuliers (et c'est là une ressource à laquelle la mort est parfois préférable), ou se laisser entraîner par la souffrance dans les rangs de ces candidats attitrés de la charit('^ que recommandent des haillons et une humiliation bien apparentes Est-ce juste? Ne devrait-il pas y avoir, en toute société hautement civilisée, une institution spécialement destinée à nourrir de pauvres créatures instruites et affinées, un hôpital, une retraite, un asile dont la discrétion et le confort fussent assurés à ceux dont la susceptibilité ne devrait pas être violée par un appel dans un journal quotidien...

M. Poe habite hors de la cité et nous ne pouvons nous assurer, avant de mettre sous presse, de l'exactitude de cettre extrême

1. Griswold, XXIV. N'y a-t-il pas de poignantes coïncidences? Il y avait juste trente-cinq ans qu'un journal de Richmond adressait la môme requête douloureuse pour le père et la mère d'Edgar Poe également misérables et mourants (Voii" p. 13).

LES POES A FORDHAM ET LA iMORT DE VIRGLNIE 237

détresse. Nous avons reçu hier une lettre anonyme, mentionnant le paragraphe en question, exprimant une haute admiration pour le génie de Poe et joignant une somme d'argent avec prière de la lui faire parvenir. Nous croyons très possible que ces secours et d'autres peuvent être opportuns et bien accueillis, quoique nous sachions qu'en se remettant d'une maladie récente, M. Poe a été profondément mortifié et alarmé d'apprendre qu'on avait sollicité l'assistance de ses amis...

A l'occasion de cette révélation publique des affaires privées de M. Poe, on ne trouvera peut-être pas déplacé de réduire à sa juste valeur une opinion publique qui est injuste. Depuis deux ans, nous n'avons ni vu M. Poe ni correspondu avec lui ; et nous nous risquons à lui rendre ce service délicat, naturellement, sans sa permission, pour la seule raison que nous savons qu'il a souffert de ne pas être ainsi défendu quand il s'est trouvé publiquement dénigré. Nous voulons parler d'accusations concernant sa conduite et son langage qui seraient, s'il avait été à l'époque dans son bon sens, une preuve indéniable qu'il a faibli à l'honneur. Peut-être est-il, à vrai dire, jusqu'à un certain point blâmable. Mais qu'un sentiment de charité pour les faiblesses humaines décide jusqu'à quel point. M. Poe s'est employé avec nous pendant six mois environ, croyons-nous, à la rédaction d'un journal quotidien. Nous ne pouvions rêver un collaborateur plus réfléchi et plus paisible, doué de plus de talent et de courtoisie que M. Poe durant toute cette période. N'aimant pas cette nécessité de venir chaque jour en ville, nécessité qui nuisait à ses études, il nous quitta, pourtant; mais ce ne fut que de sa propre volonté; et ce ne fut qu'après sa séparation que nous le vîmes un jour, pour la première fois, dans l'état dont nous parlons. 11 vint dans nos bureaux de son pas habituel, ayant les mêmes manières ; et bien qu'il ne manifestât aucun des symptômes ordinaires de l'ivresse, il parla comme un homme insensé. Bien qu'à tout autre point de vue il se possédât parfaitement, sa langue et sa raison ne lui appartenaient évidemment plus. Nous apprîmes par la suite que le moindre excitant, un seul verre de vin, produisait cet effet sur M. Poe et que, si rares que fussent ces cas d'aberration, il y était sujet, et que, sous leur influence, en dépit de son aisance de parole et de son air lucide, il n'était ni sain d'esprit, ni responsable. 11 se peut que M. Poe ne veuille pas même consentir à admettre cette infirmité. 11 n'en garde, nous dit-on, que peu ou point de souvenir après l'accès. Mais l'opinion publique considère comme complète sa culpabilité pour tout ce qu'il fait ou dit en ces heures d'excitation ; et puisque son journal en ce moment demande publiquement aide et assistance, c'est, nous semble-t-il, rendre à M. Poe un service opportun que de le disculper, au moins en partie'. »

\. Iloine Journal, 21 déciimhvc \Si(j.

238 EDGAR A. l'OE

Si intéressante que soit cette lettre en nous laissant voir d'une part la triste réputation que Poe s'était faite, et d'autre part, le douloureux mystère de ses faiblesses, elle contient, nous semblet-il, quelques maladroites exagérations qui, dénuées de tout tact et de tout scrupule ne pouvaient manquer de lui faire le plus grand tort. Qu'on en juge par le billet suivant qui accompagnait le 21 décembre 1846 l'envoi de cet article à Poe :

« La lettre ci-jointe parle pour elle-même. Vous ai-je servi ou desservi par Tarticle ci-inclus ? C'était là une sorte de chose que je ne pouvais faire qu'en me passant de votre permission, et vous pouvez, si bon vous semble, exprimer votre colère par la presse. Cela produira, je crois, un bon effet sur votre procès. Je vous en prie, écrivezmoi si vous souffrez ou non; et, si oui, laissez-nous organiser quelque chose pour vous ^ »

Chose triste à dire, la réponse de Poe est, bien moins indignée qu'on ne pourrait s'y attendre; et ce manque d'indignation môme, chez un être naguère si fier, est peut-être lune des plus tristes conséquences, en même temps qu'une des plus humiliantes preuves, de sa misère et de sa dégradation prolongées ; Poe sait garder, il est vrai, la noblesse de certains aveux dénués de toute plainte et préférer sa détresse, si tant est que sa nature aigrie lui en ])ermette le choix, en le ton agressif au ton larmoyant :

« Mon cher AN'illis, le paragraphe ({u"on a fait circuler au sujet de la maladie de ma femme, de la mienne, de ma pauvreté, etc.. est en ce moment sous mes yeux, en même temps que les beaux vers de Mrs Locke et ceux de Mrs — que le paragraphe a inspirés, aussi bien que vos commentaires bienveillants et virils dans le Home Juunial.

Je laisse le motif du paragraphe à la conscience de celui ou de celle qui l'a rédigé ou suggéré. Puisque la chose est faite et que la situation de ma famille est ainsi impitoyablement exposée au public je ne vois pas de moyen d'échapper à la déclaration de ce qu'il y a de vrai et de ce qu'il y a d'erroné en cette information.

Que ma femme soit malade, c'est vrai ; et vous pouvez vous imaginer avec quels sentiments j'ajoute que cette maladie, désespérée dès le début, s'est trouvée accrue et hâtée par l'envoi à deux époques différentes de lettres anonymes dont l'une contenait le paragraphe

1. Willisà Poe. 21 (Irc(Miil)ir 1840. l'oc's Works I, WoodbcMTv's Memoir, 76.

en question et l'autre ces calomnies publiées par MM. — pour lesquelles j'espère bientôt obtenir réparation par la loi.

Quant aux faits que j'ai été moi-même longtemps et dang-ereusement malade, et que ma maladie a été une chose bien connue de mes confrères de la presse, il n'en est pas de meilleure preuve que les innombrables entrefilets d'injures personnelles ou autres dont j'ai été récemment l'objet. 11 est vrai que le remède à ce mal se trouvera tout seul. Au premier signe de ma nouvelle prospérité, ces messieurs qui m'ont flagorné naguère se raviseront et me flagorneront de nouveau. Vous qui me connaissez, vous comprendrez que je ne voie en ces choses qu'un moyen d'alléger, à certains égards, la mélancolie du malheur en y mêlant un doux et satisfaisant sentiment de pitié, de gaieté et de mépris.

Oue, par une suite inévitable de cette longue maladie, j'ai eu besoin d'argent, ce serait folie de vouloir le nier ; mais que j'aie jamais souffert de privations matérielles au delà de mon aptitude à souffrir n'est pas absolument vrai. Que je sois sans amis, est une grossière calomnie, que vous-même, j'en suis sûr, n'avez jamais pu croire, et que mille nobles cœurs ne me pardonneraient jamais, à bon droit, de laisser passer sans remarques ni dénégation. En cette cité même de New-York, je n'aurais pas de peine à nommer cent personnes à chacune desquelles, si l'heure en était venue, j'aurais pu m'adresser, avec une confiance absolue et sans le moindre sentiment d'humiliation.

Je ne crois pas, mon cher Willis, qu'il soit nécessaire que j'en dise davantage. Je vais mieux, et je puis ajouter, si cela peut faire plaisir à mes ennemis, que je crains peu d'expirer. La vérité, c'est que j'ai fort à faire, et que je suis bien décidé à ne pas mourir avant que tout ne soit fait ^. »

Bien qu'on sente en ces paroles plus d'irritation que d'indignation, la détresse n'en était pas moins extrême, et Poe lui-même l'avoua plus tard à cette Mrs Locke dont Willis lui avait tpansmis les poétiques et charitables offrandes :

« En ma lettre à Willis, dit-il, un sentiment d'orgueil naturel... m'a porté à fuir la charité publique, aux dépens mêmes de la vérité, en niant des nécessités qui n'étaient que trop réelles, misères que j'ai cru prudent (puisque le monde regarde la misère comme un crime), de désavouer ainsi publiquement"^. »

1. Poe à Willis, 20 décembre 184G. Poe's Works, \, Woodberry's Memoiv, p. 76, 77.

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