CHAPITRE XÏV
Après cette dure épreuve qui remplaçait toutes les torturantes alternatives d'espoir et de désespoir par le morne néant de la tombe, Poe, épuisé de fatigue et de douleur, tomba malade; il se trouva plusieurs jours dans un état de stupeur à demi inconsciente ; puis une fièvre intermittente se déclara. Fidèle à sa promesse, Mrs Shew ne l'abandonna pas aux soins impuissants de JNIrs Clemm : elle envoya au malade des toniques et des calmants, avec quelques fleurs destinées à égayer la pauvre chambre déserte, tandis que, de lui-même, Poe renvoyait le vin tentateur qui avait ranimé les dernières forces de Virginie. Quelques jours plus tard, Mrs Clemm n'en écrivait pas moins en sa détresse :
« Ma chère et tendre amie... nous vous attendons demain par le dernier train et nous espérons que vous resterez le phis longtemps possible. Que deviendrions-nous sans vous? c'est affreux d'y penser. Eddie dit que vous avez promis à Virginie de venir tous les deux jours pendant longtemps, jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son travail. J'espèie et je crois que vous ne l'abandonnerez pas, et je prie pour que toutes les bénédictions vous arrivent et vous suivent pendant la vie, ainsi que le méritent votre tendresse et votre compassion angéliques*. »
Au bout de quelques jours, Poe se crut remis : il voulut reprendre ses affaires. Le procès en diffamation contre Dunn English venait de se terminer à son avantage; mais voilà qu'un
i. Ingram, p. 327.
autre le menaçait. Un journal de Philadelphie avait trouvé favorable cette double occasion de la maladie de Poe et de la mort de sa femme pour reprendre contre lui, à propos du malencontreux Manuel de Conchologie, des accusations de plagiat vieilles de sept ans. Aussi la rechute ne tarda pas ; elle fut si grave que la vie de Poe se trouva en danger. Il fallut recourir au moyen désespéré : une nouvelle souscription. Le général Scott, parent de la seconde INIrs Allan, qui avait jadis contribué à la nomination de Poe à West-Point, le recommanda généreusement, déclarant (( qu'il y avait en cet homme, si calomnié, de nobles traits et qu'après tout l'Amérique devait prendre soin de ses hommes de lettres aussi bien que de ses soldats » ^ La souscription dépassa cent dollars ; elle était urgente : Poe se mourait.
« Je portai mon diagnostic, écrivit Mrs Shew en son journal, et le communiquai au D'" Mott; je lui dis qu'en ses meilleurs moments le pouls de Poe n'avait que dix pulsations régulières ; après quoi, il s'arrêtait. Je déclarai qu'il avait une lésion dun côté du cerveau; et, comme il ne pouvait supporter ni stimulants ni toniques sans donner des signes d'insanité, je n'avais plus grand espoir qu'il put se remettre d'une fièvre cérébrale due à d'extrêmes souffrances physiques et mentales, aux privations, à la faim, au froid qu'avait endurés ce mari héroïque, pour procurer des aliments, des remèdes et du bien-être à sa femme mourante; l'épuisement et l'affaissement finirent, à chaque réaction de la fièvre, par devenir tels que les calmants devaient eux-mêmes être administrés avec les plus grandes précautions... Du début de cette fièvre, ajoute-t-elle, jusqu'au moment où je pus réduire les pulsations à 80, il ne cessa de me parler de son passé qui m'était inconnu et me pria souvent de prendre note de ses fantaisies : car il avait, me disait-il, promis à tant d'éditeurs avides ses prochaines productions qu'ils ne se contenteraient pas de dire qu'il manquait à ses engagements, mais s'en vengeraient en répandant toutes sortes de calomnies sur son compte après sa mort^.
La nuit un invincible sentiment de peur l'envahissait, et il redoutait plus la solitude que la mort; Il fallait qu'alors Mrs Clemm
i. Ingram, 329.
2. Ingram, 330. C'est en ces heures de délire que Poe fit le récit le })ius romanesque de ses aventures en Europe et particulièrement en France k Boulogne, récit qui, pieusement rédigé par Mrs Shew, a pu tromper la bonne foi de quekiues biographes de Poe.
restât patiemment à son chevet, caressant de la main son front brûlant, tandis qu'il reposait les yeux mi-clos ; et, sitôt qu'il ne sentait plus cette pression protectrice, comme un enfant, il s'écriait: « Non, non, pas encore ^ » Enfin la convalescence vint, lente, fragile, pleine de faiblesse et d'inquiétudes, bien que soumise à une sévère hygiène. Répondant aux accusations d'un journal qui persistait à décrire la « révoltante irrégularité )) de ses habitudes, Poe déclara :
u La vérité, c'est que mes habitudes sont d'une sobriété rigoureuse, et que je n'omets rien du régime qu'exige ma santé : je me lève de bonne heure, je mange avec modération, je ne bois que de l'eau, et je prends régulièrement beaucoup d'exercice en plein air. Mais c'est là ma vie privée,... et il va de soi qu'elle échappe aux yeux du monde. Le désir de retrouver la société ne s'empare de moi que lorsque je me trouve excité par quelque boisson. Ce n'est qu'alors que je vais, ou plutôt que j'allais rejoindre mes amis qui, ne m'ayant presque jamais ou même jamais vu autrement que surexcité, en concluaient que je le suis toujours. Ceux qui me connaissent réellement savent ce qu'il en est. Je n'en tiendrai pas moins compte de cette erreur commune. Mais en voilà assez : les causes qui me poussaient à cette folie de boire n'existent plus, et j'en ai fini de boire pour toujours -. »
Mrs Glemm ajoute qu'à cette époque son grand enfant de poète, toujours simple et affectueux, ne manqua pas une seule nuit de venir embrasser « sa mère » avant de se couchera
Si cette période se trouve, en effet, apparemment exempte d'accès d'ivresse, c'est que la folie de boire est remplacée par une folie maniaque des mieux caractérisées. En dehors de ses innocentes
1. Gill. 191-192. N'avons-nous pas rcxplication de cette peur dans les passages suivants? « Il suffit d'une rupture passagère de l'équilibre physiologique pour permettre à l'intoxication, devenue latente, de manifester son existence d'une façon subite et bruyante. C'est ainsi que surviennent les accès de délire alcoolique sous l'influence d'une affection intercurrente, môme chez les malades qui ne faisaient pas d'excès depuis longtemps. » (Magnan. Alcoolisme, p. 74). « C'est au moment où l'individu fatigué sent ses paupières s'appesantir et qu'il espère voir venir pour ses souffrances un repos si nécessaire et si désiré que les terreurs les plus vives et les visions les plus effrayantes viennent de nouveau assiéger son esprit. » (Dagonet, De V alcoolisme au point de vue de Valiénation mentale; Annales médico-pbysiologiques, Paris, 1873 p. 237).