Ingram
2. « Par ce mot, créé par Esqiiirol. dit Bail [Folie erotique. Paris, 1893 , |). 29). on entend une affection mentale d'origine essentiellement cérébrale, dans laquelle les idées amoureuses exercent une influence prépondérante et se portent tantôt sur un être imaginaire, tantôt sur un objet réel, tantôt sur plusieurs individus à la fois. » L'auteur ajoute : « Cette folie chaste ne paraît inspirer que des sentiments purs, des pensées élevées, un culte exalté pour celui (ou celle) qui en est l'objet,.. J'ai souvent eu l'occasion d'observer des érotomanes dont l'intelligence était très distinguée » (p. 30. 31). « L'amour platonique poussé jusqu'au délire est ce qui caractérise l'état mental des érotomanes. Ce sont des extatiques d'un genre particulier. » (Gullerre, Frontières de la Folie, Paris, p. 217). Il est également bon de remarquer que l'explosion des sentiments erotiques accompagne fréquemment les périodes de misère physiologique, telles que celle (|ue Poe traversait alors. « Qu'un homme soit malade au moral, dit le D' Pierre Janet, que, par suite de fatigue physi(|ue ou de travaux intellectuels excessifs, ou bien après de violentes secousses et des chagrins prolongés, il soit épuisé, triste, distrait, timide, incapable de réunir ses idées, déprimé en un mot, et il va tomber amoureux ou prendre le germe d'une passion quelconque i'i la première et à la plus futile occasion. » (P. Janet, Aulo)nalisuie psyclwloijiqne.)
sensible pour lui témoigner le moindre sentiment de sympathie ou de pitié. La conseillère malavisée en fut la première victime. C'est en vain qu'elle lavait prévenu de son ignorance, qu'elle lui avait déclaré n'avoir jamais lu ses poésies ni ses autres œuvres, que son cœur trouvait assez de douleurs réelles pour n'avoir pas besoin de sympathiser avec des maux imaginaires : peines perdues. Poe assura que c'était ce à cause même de mon ignorance (c'est Mrs Shew qui parle) et de mon indifférence pour les honneurs de ce monde quil m'aimait, que c'était pour cette raison que j'étais un repos pour son aine^ ». Aussi, dès le 13 mars, lui adresset-ildes vers où s'exprime clairement cette nouvelle passion idéale.
« Née, disait-il, d'une gratitude qui ressemble de si près à un culte, née de la résurrection d'une foi, profondément ensevelie, en la vérité, en la vertu, en l'humanité... De tous ceux qui saluent ta présence comme le matin, de tous ceux pour qui ton absence est la nuit,... de tous ceux qui te doivent le plus,... oh! rappelle-toi le plus loyal, le plus pieusement dévoué, et pense que ces faibles vers furent écrits par lui, par celui qui, en les écrivant, vibre à la pensée que son âme communie avec Tâme d'un ange^. »
« Ah ! Marie-Louise, reprenait-il encore, avec une profonde humilité j'avoue maintenant que tout orgueil, toute idée de puissance, tout espoir de renommée, tout désir des Cieux, se trouve à jamais submergé sous le flot palpitant de passion dont tu inondes mon âme . .. Avec ce cher nom pour texte, je ne puis écrire, je ne puis parler, je ne puis même penser. Hélas ! je ne puis sentir : car ce n'est pas sentir que se tenir ainsi immobile sur le seuil doré de la porte grande ouverte des Rêves, plongeant des regards extatiques jusqu'au fond des éblouissantes perspectives, et tout vibrant de voir, à droite, à gauche, sur toute la voie, au milieu de vapeurs empourprées, jusque dans les profondeurs où s'arrête le regard, toi et toiseule^. »
L'activité intellectuelle masqua pendant quelque temps les progrès insidieux de cette flamme intérieure; non pas que Poe publiât beaucoup : la plupart des revues lui étaient fermées ; il n'avait guère que le Home Journal où Willis accueillait en mars ses vers à Mrs Shew et en décembre le fameux poème d'Ulalume.