‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 157 sur 429 · Works, X · texte numérisé non relu

Works, X

Il est vrai que le 20 mars ce même journal annonçait l'apparition d'un volume : Poètes et prosateurs d'Amérique, par Edgar A. Poe, qui devait être quelque développement de ses Literati; mais il n'en parut quun article à propos de Hawtliorme dans le Godey's Ladifs Bock. Dès novembre l'attention de Poe s'était portée ailleurs : elle était toute à la philosophie. Nous savons, par ses essais de graphologie et de cryptographie, par ses contes comme par ses théories littéraires, enfin par certaines confidences à Lowell, que Poe avait de sérieuses prétentions à la logique et à la métaphysique. Il est remarquable que, sous l'influence de son exaltation récente, ces facultés raisonnantes prirent, comme les autres, un essor imprévu. Il sattaqua hardiment au plus vaste problème de l'univers, à la création, et, plus heureux que tant d'autres, ne tarda pas à s'écrier avec une joie triompliante : Eurêka ! Tel est le titre si suggestif d'une œuvre dont l'éblouissante clarté devait, à l'en croire, à jamais dissiper les ténèbres du chaos. Rien de plus caractéristique que l'intrépide enthousiasme avec lequel notre cosmogoniste improvisé poursuivait, pendant la seconde moitié de l'année 4848, ses merveilleuses découvertes. Il faut le suivre en ses studieuses veilles nocturnes comme en ses infatigables promenades solitaires sur l'aqueduc de Harlem ou au petit bois de pins. Quand vint l'hiver, on le voyait la nuit par le plus grand froid enveloppé de son vieux manteau de soldat, aller et venir, pendant de longues heures, sous la petite véranda, l'àmc hantée par la solution du grand problème.

« Comme il n'aimait pas à être seul dit Mrs Clemm, j'avais coutume de veiller avec lui, souvent jusqu'à quatre heures du matin, somnolant sur ma chaise, tandis qu'il écrivait à son bureau. Quand il composa Eurêka, nous allions et venions dans le jardin, lui m'entourant de son bras, moi l'entourant du mien, jusqu'à ce qu'épuisée je ne pusse plus marcher. Il ne cessait de s'arrêter au bout de quelques minutes pour m'expliquer ses idées et me demander si j'avais bien compris. Je m'asseyais toujours avec lui quand il écrivait, et je lui donnais une tasse de café chaud toutes les heures ou toutes les deux heures *. »

i. Mrs Clemm à M. Shapley ; Woodborry, 301. Ce besoin d'agitation chez

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Comment, dès lors, s'étonner qu'en six mois d'un travail aussi intense, Poe ait réussi à édifier tout un vaste système de cosmogonie nouvelle?

Avec une ardeur non moins confiante, Poe avait dès les premiers jours de 1848 repris ses vieux projets de revue. Il ne cessait de lancer ses nouveaux prospectus du Stylus, ajoutant aux anciens clichés sur la critique rationnelle, intrépide et indépendante, force promesses inédites à propos de revues chroniques du monde littéraire d'Amérique ou au sujet de la collaboration de correspondants de Londres, de Rome, de Vienne et de Paris. A ce débordement d'activité mentale correspondait un égal besoin d'agitation physique, exprimé en de subits projets de grands voyages ; et cette double exubérance vitale se résumait elle-même, comme il arrive presque toujours en pareil cas, en une santé, ou plutôt en l'illusion d'une santé excellente, l'exaltation factice du cerveau ne faisait que masquer le délabrement réel des organes.

« Ma santé est meilleure, écrit Poe le 4 janvier, elle est excellente. Je n'ai jamais été si bien... Laissez-moi vous parler du Stylus. Je suis décidé à le publier moi-même. Subir un contrôle, c'est se rainer. Mon ambition est grande. Si je réussis, je me trouve au bout de deux ans,

Poe au moment de l'inspiration est assez caractéristique : « Cette élévation du ton vital, cette tension nerveuse (de l'inspiration), dit M. Ribot, [Imagin. ■créatr., p. 59) se traduit dans Tordre moteur par des mouvements analogues aux réflexes, sans but propre, répétés machinalement et toujours les mêmes chez le même homme : agitation des pieds, des mains, des doigts ; tailler une table ou un bras de fauteuil comme Napoléon, quand il élaborait un projet, etc. C'est une dérivation pour le trop-plein d'influx nerveux, et l'on admet que ce mode de dépense n'est pas inutile pour conserver à l'intelligence toute sa lucidité ». Il faut ajouter le besoin plus ou moins conscient de se mettre dans la condition physique habituellement favorable à l'excitation cérébrale. « Quelques-uns, dit le même auteur (p. 61), ont besoin d'excitations motrices : ils ne trouvent qu'en marchant, ou bien ils préludent au travail par l'exercice physique (Mozart) ». « Mais la plupart des procédés sont trop artificiels ou trop énergiques pour ne pas devenir rapidement nuisibles. Tout le monde les connaît : abus du vin, des alcooliques, des narcotiques, du tabac, du café, etc. ; veilles prolongées, moins pour augmenter le temps du travail que pour provoquer un état d'hyperesthésie et de susceptibilité morbide » (p. 62). « Les excentricités des inventeurs étudiées dans le détail et avec soin seraient peut-être finalement la matière la plus instructive, parce qu'elles nous font pénétrer dans leur individualité intime. Ainsi la physiologie de l'imagination devient rapidement une pathologie » (p. 62).

en possession de la fortune et d'infiniment plus. Mon intention est de parcourir le Midi et lOuest et de tacher d'intéresser mes amis de manière à débuter avec une liste d'au moins cinq cents abonnés. Avec cette liste, je puis prendre la chose sur moi. Il y a quelquesuns de mes amis qui ont en moi assez de confiance pour m'avancer leur souscription. En tous cas, réussir, je le veux ^ ! »

liéfractaires à cette foi contagieuse, les amis de Poe mirent, comme toujours, assez peu d'empressement à souscrire; mais qu'importe? l'inventeur d'une cosmogonie nouvelle était-il bomme à manquer de ressources? Le moyen de réunir des fonds, ne l'avaitt-il pas en sa tète? Pourquoi ne ferait-il pas, en les exposant en conférences, argent comptant de ses idées métaphysiques.

« Je pense, dit-il, que, sans être trop présomptueux, je puis compter sur un auditoire de trois ou quatre cents personnes, et s'il y en a seulement trois cents, je me trouverai en état de poursuivre mon but -. » « Je vais, ajoute-t-il à Willis, faire un effort pour me rétablir dans le monde des lettres, et je sens que je puis compter sur votre assistance. Mon but est de lancer une revue... qui soit à moi à tous égard. 11 me faut pour débuter une liste de cinq cents abonnés... et j'en ai déjà près de deux cents. Je me propose de parcourir le Midi et rOuest où sont mes amis et mes confrères sympathiques, mes vieilles connaissances de l'Université et de West-Point, et de voir ce que je puis faire. Afin de trouver les moyens d'exécuter cette première démarche, je me propose de donner une conférence à la S:)cietij Libraiij, le jeudi 3 février, et pour qu'il n'y ait point de cause de désordres, mon sujet ne sera nullement littéraire. J'ai choisi un ample texte : lUnivers^. »

Avec une bienveillance qui ne manque pas d'ironie, Willis annonça le merveilleux projet en ces termes :

« Le sujet ne manque pas d'ampleur : l'Univers; mais avec un esprit aussi original, il n'est pas de texte qui puisse nous guider sur la nature de cette conférence. 11 est une chose certaine, c'est qu'elle sera pleine de pensées neuves, imprévues, des plus suggestives. Le but de Poe est de réunir le ca[)ital nécessaire à la fondation d'une revue... Ceux qui aiment la littérature sans entraves et la critique sans gants feront bien d'envoyer leurs noms au plus tôt pour l'abonnement *. »

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