‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 159 sur 429 · Decius » ; Works. IX · texte numérisé non relu

Decius » ; Works. IX

L'avortement partiel de cette conférence, si grosse de promesses infinies, n'enleva, du reste, rien de son imperturbable aplomb à notre philosophe inspiré.

« ,1e veux partir pour Richmond le 10 mars..., écrivait-il dès le 29 février. Tout s'est passé comme je le désirais, et mon succès final est certain ; sinon, j'abandonne mes droits au titre de Vates. Le seul contre-temps de quelque importance en ces derniers jours a été l'annonce un peu prématurée de mes projets par Willis ; mais ceci ne fera que me contraindre à l'action un peu plus tôt que je ne me le proposais... Quant à ma conférence, je suis bien tranquille sur son compte ^ ; si vous vous êtes jamais intéressé à ces sujets, vous reconnaîtrez la nouveauté et l'importance de mes vues. Ce que j'ai avancé viendra (en temps opportun) révolutionner le monde des sciences physiques et métaphysiques. Je dis ceci avec calme ; mais je le dis ^... »

Et pour preuves de la solidité de ses théories, il donne, à la fin de cette longue lettre, rien moins que douze pages daddenda que concluent ces mots de douce ironie : a Ne voilà-t-il pas un post-scriptum qui peut compter ! »

Retenu à Fordham a par quelques affaires imprévues et très importantes, » Poe écrivait encore le 30 mars à Mrs Shew sur le môme sujet pour la prier de lui envoyer au plus tôt un certain ]M. IL.., à qui il voulait « faire une communication de la plus haute importance. » ^L LL.. s'empresse d'accourir: il apprend que cette grave affaire n'était rien moins que la publication à' Eurêka sous forme de livre.

« J'avais entendu sa brillante conférence, dit M. IL avec une naïveté qui rappelle Gil Blas chez l'archevêque de Grenade... et je m'y étais beaucoup intéressé. Je fis tout ce que je pus pour lui persuader d'omettre vers la fin l'audacieuse déclaration de son panthéisme qui n'était nécessaire ni à la perfection de l'ensemble ni à la beauté de l'œuvre. Mais je m'aperçus bientôt que c'était justement là de toutes les parties celle qui lui tenait le plus au cœur; et nous nous trouvâmes ainsi engagés en une profonde discussion sur le panthéisme. Son ton et ses manières furent, pendant quelque temps, très calmes, bien qu'elles changeassent graduellement au cours de

4. « Tous les journaux, non sans exagération dit-il, en cette môme lettre, l'ont louée, autant (jue je le sache, et tous l'ont absurdement mal interprétée.» 2. Poe à G.-W. Eveleth, 2'J février 1848; Ingram, 349, 350.

la discussion, jusqu'à ce qu'enfin une expression de méprisant orgueil, digne du Satan de Milton, illuminât sa délicate face pâle et son large front, et qu'un étrange frémissement parut agiter et amplifier pour, un instant sa mince personne, tandis qu'il s'écriait: « Ma nature tout entière se révolte à l'idée qu'il peut y avoir dans l'univers quelque Être qui soit supérieur à moi! « Je compris alors qu'il n'y avait pas lieu d'argumenter davantage, mais cette phrase et la façon dont elle fut exprimée m'ont laissé une impression ineffaçable ^ »

Si nous rapprochons de cette scène caractéristique, la phrase du baron Bielfield que Poe aimait à citer: « Nous ne connaissons rien de la nature ou de lessence de Dieu ; pour savoir ce qu'il est, il faut être Dieu même; » ne serons-nous pas porté à conclure que Poe qui croit avoir en Eiireka pénétré les mystères de la création a franchi la dernière étape intellectuelle de la manie des grandeurs : il ne se croit pas seulement en possession des secrets divins ; il se croit pour le moment Dieu même ; aberration infiniment plus commune qu'on ne serait^ à première vue, porté à le croire.

Quelques jours plus tard, autre événement typique : Poe se présente, pour la publication de son livre, chez un éditeur de New- York.

« J'étais, dit M. Putnam , dans mes bureaux de Broadway, quand un monsieur entra, et d'une manière quelque peu nerveuse et surexcitée me pria de prêter mon attention à un sujet qui était, disait-il, de la plus haute importance. Assis à ma table et me regardant une bonne minute de son « œil étincelant », il dit enfin : « Je suis M. Poe ». Je fus, naturellement, tout oreilles et sincèrement intéressé. C'était l'auteur du Corbeau et du Scarabée dor! « Je sais à peine, dit le poète, après une pause, par où commencer ce que j'ai à dire. C'est un sujet d'une très grande importance ». Après une autre pause, le poète, semblant être dans un état de surexcitation frémissante, finit par dire que la publication qu'il venait proposer aurait les plus graves conséquences. La découverte de la gravitation par Newton n'était qu'un simple incident, comparée aux découvertes révélées en ce livre. Il obtiendrait du premier coup un intérêt si intense et si universel que l'éditeur pourrait renoncer à toutes les autres entreprises et faire de ce seul livre l'affaire de toute sa

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