‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 161 sur 429 · l'oeà Ch. Iloffinuiui, 20 s('i)tcnibrc 1848; Ingram · texte numérisé non relu

l'oeà Ch. Iloffinuiui, 20 s('i)tcnibrc 1848; Ingram

M" SIIEW ET EUnEKA 255

qui renseigne également sur ses procédés de composition poétique à cette époque : Un jour (c'était en été) il entre, raconte Mrs Shew, et dit : « Marie-Louise, jai à écrire un poème, mais je n'ai pas d'émotions, pas de sentiments, pas d'inspiration. » Son hôtesse l'engage à prendre du thé. On le lui servit dans la serre, dont les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer les sonneries de cloches d'églises voisines. Mrs Shew dit en plaisantant : « Voici du papier; » mais le poète le refuse disant : « Je déteste tant le bruit des cloches ce soir; je ne puis écrire. Je n'ai pas de sujet; je suis épuisé. )> Cette dame prend alors la plume : elle feint d'imiter les procédés de son ami, elle écrit : « Les cloclies, par E. A. Poe », et puis, en badinant, elle ajoute : «Les cloches, les petites cloches d'argent. » Poe achève la strophe. Elle suggéra alors pour les vers suivants : « Les lourdes cloches de fer » ; et Poe développe aussi machinalement ces mots en une strophe nouvelle. Il rédige enfin le poème complet, et ajoute au titre : a par Mrs AL L. Shew », en faisant remarquer que c'était bien là son poème à elle, puisqu'elle l'avait suggéré et composé ainsi.

« Mon frère entra, ajoute Mrs Shew et je l'envoyai dire à Mrs Clemm que « son enfant resterait en ville et qu'il se portait bien ». IMon frère emmena M. Poe dans sa chambre où il dormit douze heures. Il put à peine se rappeler le travail de la veille. Ceci montre que son esprit était atteint... Il n'avait point bu, et... sa vitalité était évidemment très ralentie, et il était presque dément. Tandis qu'il dormait nous étudiâmes son pouls, et trouvâmes les mêmes symptômes que j'avais si souvent observés auparavant... Après qu'il eût déjeuné, je descendis en ville avec lui et le ramenai en voiture à Fordham. Il ne semblait pas se douter qu'il avait été malade, et s'étonnait que « Madame Louise » eût la bonté de le ramener chez lui ^ »

On voit quelle charmante intimité s'était établie entre le poète et sa bienfaitrice : elle touchait, hélas! à sa fm : ÎNlrs Shew venait justement d'accorder à Poe une mission de confiance : « Je lui donnai carte blanche, dit-elle, pour meubler à son

i. Ingram, aoi, 362.

goût la salle de musique et la bibliothèque » (d'une habitation nouvelle). Jugez de la reconnaissance de Poe par le ton de sa

réponse :

« Dimanche soir.

« Ma chère amie Louise.

« Rien ne m'a donné depuis des mois autant de plaisir réel que votre lettre d'hier soir. J'ai été pris toute la journée par un travail promis, autrement je vous aurais répondu de suite, comme mon cœur m'y poussait. J'espère sincèrement que vous ne disparaîtrez pas à ma vue avant que je ne vous remercie. Quelle bonté de votre part que de me permettre de vous rendre ce petit service en retour de la grande dette que j'ai contractée envers vous! Louise! la plus brillante, la moins égoïste de tous les êtres qui m'aiment!.. J'aurai tant de plaisir à penser à vous et aux vôtres en ce salon de musique et en cette bibliothèque!,. »

Que faire en présence, d'explosions d'une ferveur aussi exaltée que celles-ci et bien d'autres ? Mrs Shew essaya d'y mettre un frein ; mais en vain. Poe s'en offensa et recommença ses poursuites amoureuses. Que faire, en effet ? Mrs Shew sentait bien au langage de cet amant malade, à son mépris croissant de toutes les conventions mondaines, à ses excentricités de plus en plus inquiétantes, qu'il n'y avait plus qu'un remède, un remède brutal, et ce remède elle finit, bien qu'à contre-cœur, par l'adopter : c'était l'abandon. Poe comprit, et voici la dernière lettre affolée qu'il écrivit en juin à sa tendre amie :

« Se peut-il, Louise, que vous ayez fixé en votre esprit l'idée d'abandonner votre malheureux et infortuné malade et ami? Vous ne l'avez pas dit, je le sais, mais depuis des mois j'ai senti que vous m'abandonniez à regret, quoique non moins sûrement.

« Le désastre, suivant de près, de plus en plus près, jusqu'à ce « que son chant n'eût plus qu'un refrain, jusqu'à ce que les lamen- « tations de son Espérance prissent ce mélancolique refrain : Jamais, « jamais plus^ » J'ai donc eu depuis des mois mes avertissements à ce sujet. Je le répète, ma bonne àme, mon cœur loyal! ceci doit-il donc venir comme la conséquence de tous les bienfaits et de toutes les faveurs que vous m'avez si généreusement prodigues? Devezvous donc vous évanouir, comme tout ce que j'aime ou désire, loin

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