CHAPITRE XVI
Si l'on pouvait encore douter de l'état anormal de Poe à cette époque, il faudrait cependant se laisser convaincre en apprenant qu'à l'heure même où sa passion exaltée pour Mrs Wliitman semblait le prendre tout entier, il s'abandonnait à des sentiments non moins extrêmes pour une autre femme.
Dès sa première conférence à Lowell en juillet 1848, il fit chez ses hôtes, les Richmonds, la connaissance d'une famille, celle des H — , qui le reçut à son tour dans le joli village de Wesftord, lors d'un nouveau séjour de Poe vers la fin d'octobre. La plus jeune lillc, miss H — , qui le vit fréquemment en ces diverses circonstances, montre, par ces naïves descriptions, jusqu'à quel point le pauvre écrivain pouvait encore faire illusion auprès de personnes enthousiastes et crédules : elle nous le dépeint plutôt petit de taille, mais comme grandi par la noble expression et la royale attitude de sa tête. Ses yeux clairs si tristes semblaient regarder comme d'une éminence, plutôt que du niveau de l'humanité commune ; et le ton de sa conversation était si bas et si profond que la voix semblait aussi venir d'une hauteur lointaine. Toujours calme et grave, il souriait rarement et ne riait jamais.
(( Son àme, comme une étoile, demeurait à l'écart », se disait la jeune fdie, citant Wordsworth, tandis que le frère non moins enthousiaste affirmait n'avoir jamais vu son égal. La déférence de Poe à l'égard des femmes, même les plus jeunes, ne semble pas avoir été sans affectation inquiétante, si l'on en juge par ces traits qui laissent inconsciemment entrevoir l'étrangeté de ces manières :
« Le jour il s'en allait errer seul, « pour voir les collines », couinie il disait. .le me rappelle qu'une fois, debout avec ma sœur sous le porche bas, nous le vîmes reveniri dès quil passa de la route poudreuse sur la pelouse qui mène cà notre porte, il ôta son chapeau et, tète nue, s'avança, les yeux comme dilatés et illuminés par feffet excitant de la promenade... Ma mémoire me le représente encore assis devant un grand feu de bois, par une des premières soirées d'automne, les regards fixés sur les charbons ardents, tenant la main d'une amie chérie, Annie, pendant de longs moments où personne ne causait, où le seul bruit était le lie-tac de la vieille horloge dans le coin de la pièce ^ »
Si l'on lie trouve pas déjà inquiétante la rapidité de cette intimité en des relations qui ne dataient que de quelques jours, que penscra-t-on de la première battre que Poe écrivait de Fordliam, quinze jours après son départ, à sa chère, à sa «douce sœur Annie ». En cette lettre dont uous avons cité les fragments qui concernent sa tentative d'empoisonnement à Boston, il dit :
« Ah! Annie, Annie! mon Annie! quelles cruelles pensées ont dû torturer votre cœur durant cette terrible quinzaine pendant laquelle vous n'avez rien reçu de moi, pas même un seul petit mot pour vous dire que je vivais encore... Comment vous expli({ucrai-je les amèrc^, amèrcs angoisses qui m'ont torturé depuis que je vous ai quittée... Quand j'arrivai, je vous écrivis une lettre en laquelle je vous ouvrais tout mon cœur, — à vous... Je vous dis comment mes luttes étaient plus que je ne pouvais supporter... Je vous rappelai cette promesse sacrée qui fut la dernière que j'exigeai de vous en partant, la promesse ([ue, quelles que fussent les circonstances, vous viendri(>z à mon lit de mort. Je vous implorai de venir a/o/\s\
« Est-ce beaucoup vous demander, douce sœur Annie? — Ma mère et moi nous prendrions une petite chaumière (à AVestford), — oh! .si petit(\ — si humble. — Je serais bien loin des tumultes du monde, — loiri de l'ambition que je déteste; — je travaillerai jour et nuit, et avec du zèle, je pourrais tant accomplir. Annie! ce serait un paradis supérieur à mes plus folles espérances. — Je pourrais chaque jour voir quelqu'un de votre chère famille, (;t vous souvent. N'ètes-vous pas touchée jusqu'au fond du cœur par de tels rêves '?...
Les seules paroles qui me touchent, c'est quand ma mère parle d' « Annie ». Elle me dit qu'elle vous a écrit pour vous prier de venir àFordham-. Ah! Annie, n est-ce pas possible? Je suis si malade, — si