Mrs Glemm à Annie, 9 juillet 1849 ; Ingram, HG
« Un lundi de bonne lieure, dans Taprès-niidi, nous dit réditeur dune revue locale, M. John Sartain. il parut, l'air pâle et hagard, ayant dans les yeux une expression d'égarement.
« M. Sartain, dit-il, je viens vous demander un refuge et votre protection. Vous aurez de la peine à croire ce que j'ai à vous dire... que de pareilles choses puissent se produire au xix° siècle... » 11 me dit que, durant son voyage de New-York, il avait surpris la conversation de gens qui, assis à quelque distance de lui, complotaient de le tuer et de le précipiter du wagon... Je m'aperçus plus tard qu'il en était venu à l'idée de se tuer lui-même. Il me ditsoudain après un long silence : « Si je faisais disparaître ces moustaches, il ne serait plus facile de me reconnaître. Voulez-vous me prêter un rasoir, pour les supprimer? » Je lui dis que, ne me rasant jamais, je n'en avais pas; mais que, s'il le voulait, je pourrais les lui couper presque aussi court avec des ciseaux; et j'accomplis, en effet, cette opération.
Apres le thé, comme il faisait nuit, il se prépara à sortir « pour aller, disait-il, au Schuijlkill. >• Je lui dis que je voudrais bien l'accompagner et il n'y fit pas d'objection. Il me parla de son désir, qu'après sa mort je veille à ce que son portrait par Osgood aille à sa mère. Durant cette inquiétante et périlleuse promenade dans les ténèbres sur les bords du haut réservoir de Fairmount, il se mit à parler de visions dans une prison : une jeune femme, toute radieuse par elle-même ou par l'atmosphère qui l'enveloppait, lui adressait la parole du haut d'une tour de pierre crénelée... Enfin, après avoir dormi, il recouvra peu à peu conscience et reconnut en ces cauchemars des illusions. »
M. Sartain se rappelle encore l'insistance avec laquelle Poe en cette occasion réclamait du laudanum ^ 11 n'y a pas en douter, nous sommes ici, en présence dune véritable crise délirante qu(^ caractérise la multiplicité des formes; or ce délire polymor[)he. c'est le délire propre aux dégénérés.
« Chez eux, dit le U'GuUerre, le délire vésanique, quelle qu'en soit la forme, revêt des caractères spéciaux. 11 a quelque chose de bizarre, d'incorrect, de mal venu; il ne semble obéir à aucune loi. Ils peuvent être atteints de manie, de délire des grandeurs, d'idées de persécution, de mélancolie, mais par poussées, par bonds, avec des revirements et des volte-faces inattendus, et des formes confuses, vagues, atténuées qui se succèdent, se superposent et s'enchevêtrent en insaisissables délires multiformes^. »