‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 187 sur 429 · Scribners, mars 1878. p · texte numérisé non relu

Scribners, mars 1878. p

DERNli:Rli ETAPE 293

Il passa cette nuit-là à Duncan's Lodgc ; et, au dire de sa jeune amie, resta jusqu'à une heure tardive assis à sa fenêtre, fumant d'un air pensif, apparemment peu enclin à causer. Le lendemain matin, d alla en ville, accompagné de ses amis, les docteurs Gibbon Carter et Mackenzie. Il passa la journée avec eux et quelques autres personnes assez intimes. Tard dans la soirée, il entra chez le D*" John Carier et passa une heure à parcourir les journaux, puis au restaurant Sadler où il soupa et rencontra quelques connaissances qui le retinrent jusqu'à une heure avancée et l'accompagnèrent ensuite au bateau. Selon leur récit, il fut parfaitement sobre et gai jusqu'au dernier moment, leur disant, en prenant congé d'eux, qu'il serait bientôt de retour à Richmond.

Ce fut de très bonne heure selon Mrs Shelton, dans la matinée du jeudi 27 septembre, qu'il quitta ainsi Richmond. Comment se passèrent, en dehors de la traversée, les journées qui suivirent, nul ne le sait. Tout ce que l'on connaît de certain, c'est qu'à Baltimore, un après-midi, il vint chez un ami, le D"" Brooks, et que, ne le trouvant pas, il s'en alla. Il était alors un peu pris de boisson. Une tradition, confirmée en partie par le témoignage du D"* Moran, un peu erroné quant aux dates, veut que, parti de son hôtel, Bradshaw's (depuis Maltby House) où il avait oublié ses malles, il ait été trouvé étendu et inconscient, dans un des wagons du train de Philadelphie et renvoyé par le conducteur dans un autre train du Havre de Grâce à Baltimore. Là, arrivé dans la nuit, au lieu de rentrer à son hôtel, il erra par les rues, et fut, dans un état de stupeur, saisi par une bande de politiciens qui, dès le matin promenèrent le malheureux être inconscient de salle de vote en salle de vote et le firent voter à leur guise. Un ouvrier imprimeur qui le découvrit alors plus mort que vif, dans une de ces tavernes, Ryan's Fourth Ward Poils, eut pitié de lui et envoya un mot à l'un des anciens correspondants de Poe, au D*" Snodgrass, dont il put encore se réclamer. Le docteur vint à Ryan's Poils et fit porter Poe toujours inconscient à Washington Hospital où il fut admis à 3 heures; on prévint ses parents de Baltimore, en particulier son cousin Neilson Poe qui s'empressa de venir. A part un court

moment, il resta délirant jusqu'au dimanche après-midi et expira alors vers les 5 heures : c'était le 7 octobre (c lonesome October ». Deux lettres à ^OI. Clemm, l'une du D'" Moran dans le service duquel Poe fut admis, et l'autre de Neilson fournissent les détails de ce triste dénouement.

Quand il fut apporté à l'hôpital, dit le D'" Moran', il était inconscient de son état, ne sachant qui l'apporta ni qui il avait fréquenté auparavant. Il resta en cet état de cinq heures de l'après-midi, heure de son admission, jusqu'à trois heures du matin. C'était le 3 octobre.

A cet état succéda un tremblement des membres, et un délire incessant sans violence ni agitation, un bavardage continuel s'adressant à des êtres fantastiques et imaginaires sur les murs*. Le visage était pâle et le corps entier couvert de transpiration. Nous fûmes impuissants à rétablir le calme avant le second jour de son admission.

En ayant donné l'ordre aux gardes-malades, je fus appelé à son chevet dès que la conscience revint, et m'informai de sa famille, de son domicile, de ses parents, etc.. Mais ses réponses furent incoiiérentes et insuffisantes. Il me dit, cependant, que sa femme était à Richmond (ce qui n'était pas vrai, comme je l'ai appris), qu'il ne savait quand il avait quitté cette ville, ni ce qu'était devenue sa malle d'effets. Désirant ranimer et entretenir ses espérances qui déclinaient vite alors, je lui dis que j'espérais qu'il pourrait dans quelques jours jouir de la société de ses amis ici et que je serais très heureux de contribuer de toute manière possible k son bien-être et à son confort. A ces mots, il éclata avec une grande énergie, disant que la meilleure chose que son meilleur ami pût faire, c'était de lui faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet, que. quand il voyait s:\ propre dégradation, il souhaitait de disparaître sous terre, etc...^. Peu de

1. Dans une leUre écrite le la novembre 18i9 en réponse à une demande de renseignements de Mrs Clemm, datée du 9 novembre. Cette lettre a été pour Ja première fois publiée par M. Woodberry [Edrjar A. Poe, p. 344, 345).

2. Le D^ Moran donna le 28 octobre 1875 dans le New York Herald un autre compte rendu auquel un intervalle de vingt-six ans enlève de l'autorité. En voici la principale contradiction : « Il n'y eut ni délire, ni tremblement. Le Professeur John Monkur qui vint dans la salle fut d'avis 'que la mort de Poe était due à une surexcitation nerveuse excessive à la suite de son exposition au froid, accompagnée de la perte de toute force nerveuse : le nom le i)lus adéquat pour cette maladie est encéphalite. » Nous croyons que c'est là se donner beaucoup de j)eine pour ne pas admettre Taccès de délirium tremens décrit avec tant de précision dans la lettre à Mrs Clemm et auquel Poe était fatalement voué par tous ses ex<;ès.

3. Dans le compte rendu du Neu) York Herald, le D' Moran ajoute : « Ses douleurs physiques n'étaient pas comj)arables à son angoisse morale. »

temps après avoir prononcé ces mots, M. Poe sembla sommeiller, et je le quittai pendant quelques instants. Quand je revins, je le trouvai en proie à un violent délire, s'opposant aux efforts des deux gardesmalades qui voulaient le maintenir dans le lit. Cet état dura jusqu'au samedi soir (il avait été admis le mercredi); il se mit alors h appeler un certain Reynolds toute la nuit jusqu'à trois heures du matin, le dimanche. A ce moment, commença à se produire un changement très manifeste. Affaibli par ses efforts, il s'apaisa, et sembla, pendant quelque temps, reposer; puis, tournant doucement la tète, il dit : « Le Seigneur vienne en aide à ma pauvre âme », et il expira^.

La lettre de Neilson, cousin de notre auteur, complète ainsi

celle du D^ Moran ;

11 est mort dimanche matin vers cinq heures, à Washington Médical Collège '\ où il se trouvait depuis le mercredi précédent. A quelle heure est-il arrivé en cette ville, où a-t-il passé son temps, et en quelles circonstances, je n'ai pu m'en rendre compte. Il paraît qu'on l'a vu et reconnu le mercredi dans l'une des salies de vote de la vieille ville, et qu'il était dans un état qui rendit nécessaire son transfert au Collège où il a été soigné avec empressement jusqu'au moment de sa mort. Dès que j'appris qu'il était au Collège, je m'.y rendis ; mais son médecin ne crut pas prudent que je le visse, parce qu'il était irès excitable. Je revins le lendemain, et lui envoyai du linge, etc., et fus bien aise d'apprendre qu'il allait beaucoup mieux; aussi n'ai-je jamais été plus violemment étonné en ma vie qu'en recevant le dimanche matin l'information de sa mort. M. Herring et moi, nous avons aussitôt fait les démarches nécessaires pour son enterrement, qui eut lieu lundi après-midi à quatre heures... Le corps fut accompagné à la tombe par M. Herring, le D^" Snodgrass, M. Z. Collins Lee ^un ancien camarade de classe) et moi. Le service a été accompli par le Révérend ^^'illiam T. D. Clemm, fils de James S. Clemm ^. »

Triste fin aux yeux du public ! Mais qu'importe le public en

1. J. J. Moran à Mrs Glemm, do novembre 1849 ; Woodberry, 345. La lettre se termine; par ces mots : « Voici, Madame, le compte rendu aussi fidèle que possible emprunté aux rapports de son cas... Ses restes furent ensuite visités par quelques-uns des premiers personnages de la cité dont beaucoup désiraient avoir une mèche de ses cheveux... »

2. La pauvre Mrs Glemm, qui avait sur les maladies et les hôpitaux les mômes projugés populaires que sur les Hnceuls de toile, s'empressa de profiter des euphémismes de Neilson Poe, pour dire : « Il mourut au Collège médical de Washington et non à l'hôpital, de congestion céréhrale et non de ce dont l'accusent les vils, vils journaux. » (Mrs Glemm à « Annie », 13 octobre 1849 ; Ingram, 430.)

3. Neilson Poe à Mrs Glemm, 11 octobre 1849 : Woodberry, 346.

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pareille affaire? C'était pour cette malheureuse victime de la vie le repos, le seul repos qu'elle pût jamais espérer; et c'est bien ainsi qu'il lavait lui-môme compris :

Les gémissements et les plaintes, Les soupirs et les sanglots Sont apaisés maintenant Avec cet horrible battement Au cœur, ah ! cet horrible, Horrible battement

Le malaise, la nausée.

L'impitoyable souffrance Ont cessé avec la fièvre Oui affolait mon cerveau, Avec la fièvre appelée vivre Qui brûlait en mon cerveau.

Mais oh ! de toutes les tortures,

Celle qui torture le plus

S'est calmée avec la terrible

Torture de la soif»

La soif de cette onde naphtaline

D'une passion maudite :

J'ai bu d'une eau

Qui étanche toute soif ^

Heureuse fin donc, celle qui clôt une existence si douloureuse. Va, pauvre Poe; maintenant que tu as assez souffert, maintenant que tu as assez lutté contre les ennemis du dedans et contre les ennemis du dehors, maintenant que tu as trouvé le seul lit où tu puisses reposer sans souffrance, va où vont les vainqueurs comme les vaincus de la vie; abandonne aux mains insensibles d'une Nature marâtre tes membres las et ton àme dolente; rends à une terre hostile des éléments qu'elle avait combinés pour ton malheur ; dors enfin, puisque c'est là dormir, dors en paix.

Le corps du pauvre poète famélique fut déposé au cimetière presbytérien de Westminster, à Baltimore, dans la tombe ancestrale des l*oes où il rejoignit le vaillant héros des guerres de rindépendance Américaine. Gest ainsi que, par une surprise du

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