EPILOGUE
croit la dernière confidente de Poe ^ Griswold avait déjà accepté, du vivant même de celui-ci, la délicate mission de confiance. 11 est vrai que Griswold le nie -. Quoi qu'il en soit, les amis de Poe, Willis, Wilmer, JohnNeal, Graliam prirent généreusement sa défense^; mais, tandis que leurs bienveillantes esquisses se perdaient, dès le lendemain de la publication, dans la presse quotidienne ou périodique d'Amérique, le portrait malveillant de Griswold, aggravé d'une biographie odieusement erronée, s'en allait, mis en tète du troisième volume de ses œuvres '% the Literati, répandre dans le monde entier, en môme temps que sa gloire, une infâme légende faite de racontars haineux '\
1. « Dans le cours de cette soirée (la veille de son départ), dit Mrs Talley- Weiss, Poe me montra une lettre qu'il venait de recevoir de son ami le D'' Griswold en réponse à la sienne, récemment écrite pour lui demander d'être son exécuteur testamentaire en cas d'une mort soudaine. En cette réponse, le D^ Griswold acceptait la proposition, s'en déclarant très flatté et s'exprimant en termes d'une chaude sympathie pleine d'intérêt. » On remarquera que cet incident est en contradiction avec l'affirmation du D^ Griswold déclarant que l'oe avant sa mort ne lui avait jamais laissé entendre son intention de le nommer exécuteur testamentaire. [Scribiiers. mars 1878. p. 714.)
2. Griswold dit en tête de son mémoire qu'il ne fut informé de sa nomination comme exécuteur testamentaire que dix Jours après la mort de Poe, c'està-dire le 17 octobre. Or, dès le 13, il était, ainsi que nous l'avons vu, en relation avec Mrs Glemm à ce sujet.
3. Les deux principaux de ces articles parurent, celui de Willis, dans le Home Journal du 13 octobre, et celui de Graham dans sa revue de mars 1850.
4. Il est bon de remarquer qu'ainsi que le comporte la déclaration de Mrs Glemm en tête du premier volume, Griswold n'était chargé par Poe que de la publication des œuvres et non de la biographie qui était réservée à 'Willis. Pourquoi donc Griswold s'arrogea-t-il cette tâche?
5. Un des amis de Griswold, Leland, tout en voulant justifier celui-ci, dit de lui en ses mémoires qu'il fut « toujours un peu étrange » et en particulier « l'un des plus irritables et des plus vindicatifs parmi les hommes que j'aie rencontrés, s'il s'imaginait qu'on l'avait trop familièrement traité. 11 s'était, ajoute Leland, créé de grands ennuis par ses remarques sur Poe... Or, une fois attaqué, il devenait furieux. Un jour qu'il m'avait cédé sa place à son bureau, j'y trouvai un grand nombre de nouveaux papiers réunis pour discréditer Poe. Je les brûlai tout de suite, le dis au docteur et le tançai d'importance par-dessus le marché. » {Le\and' s Memoir, cité dans Griswold's Correspondence, p. 281 et 286). Si ce n'était pas là une œuvre de haine, qu'était-ce donc? Si un homme qui se fait servilement l'écho de calomnies odieuses est méprisable, que faut-il penser d'un biographe qui, sans rien atténuer, comme le dit Leland. se fait, sur la seule foi de rumeurs malveillantes, l'historien d'aussi abominables cancans que ceux des ruptures de Poe avec la seconde Mrs Allan, avec Burton, avec Mrs Osgood et enfin avec Mrs Whitman? Est-ce vraiment la seule discrétion de Griswold qui est en défaut?
Mrs Whitman attribue à la jalousie de Griswold à propos de Mrs Osgood,
Le torrent d'injures qu'à Tenvi déversèrent sur cette tête ainsi désignée aux outrages, les revues anglaises et les revues américaines, est vraiment inouï : le monde anglo-saxon sembla, en cette occasion, repris de cette fringale de morale qui, au dire de Macaulay, sempare de lui tous les sept ans K Poe se trouva pendant des années l'inusable plastron contre lequel s'escrima le zèle plus ou moins puritain de littérateurs anonymes. Aussi féroce pour le disciple que jadis pour le maître, la Revue d'Edimbourg, soupçonnant Griswold de n'en pas dire assez, reprocha à ce vil Poe, à ce « paria des lettres », à « ce scélérat de marque », de n être qu'un « mendiant», un « vagabond », « un de ces gueux ivres et délirants qui s'en vont échouer sur les lits publics des hôpi-
« jalousie que la mort elle-même ne pouvait apaiser », cet infatigable zèle du révérend docteur à découvrir tant d'anecdotes odieuses qui sont, dit-elle, « les unes parfaitement fabuleuses, et les autres, des perversions de la vérité, plus nuisibles en leurs effets que de pures fictions. » [Edgar Poe and liis Crllics, p. 15,
A propos de cette « lâche et déloyable calomnie », de celte « immortelle infamie », Graliam, qui fut le patron des deux honunes, dit que Griswold et Poe furent pendant des années « absolument antipathiques, sinon ennemis » et que « la nature entière de Poe se refusait à l'atteinte d'une âme aussi fruste et aussi faussée que celle de Griswold » [GraJiam's. mars 1850). Dans une lettre du 25 septembre à Fields. Griswold se contente de dire, pour sa défense, qu'il fut absolument obligé d'écrire ce qu"il a écrit par suite des attaques de Graham et de Neal et qu'il su[)prinia bien plus qu"il n'imprima contre lui; mais cela môme implique un parti pris dont Poe fut la victime.
1. « Nous ne connaissons pas de spectacle plus ridicule, dit Macaulay à propos de Byron, que celui du public anglais en un de ses périodiques accès d(^. moralité. En général, enlèvements, divorces, querelles de famille passent à peu près inaperçus. Nous lisons le scandale, en parlons un jour et l'oublions. Mais une fois tous les six ou sept ans notre vertu se déchaîne. Nous ne pouvons tolérer que les lois de la religion et de la décence soient violées. Il nous faut tenirtéte au vice. 11 nous faut enseigner aux libertins que le peuple anglais apprécie l'importance des liens domestiques. Ainsi quelque malheureux, qui n'est nullement plus dépravé que des centaines dont les fautes ont été traitées avec indulgence, se trouve choisi pour un sacrifice expiatoire. S'il a des enfants, il faut les lui enlever. S'il a une profession, il faut l'en chasser. Les classes supérieures le repoussent ; lesclassesinférieures le sifflent. II devient vraiment un soufTre-douleur dont les seules agonies doivent, croit-on, suffisamment payer pour toutes les transgressions de ses semblables. Nous songeons avec c()nq)laisance à notre propre sévérité, et nous comparons non sans orgueil le haut niveau de la morale en Angleterre avec le relâchement des Parisiens. Notre courroux s'a|)aise enfin. Notre victime est ruinée et meurtrie. Et notre vertu retourne tranquillement au repos pour sept autres années. » (Essay on Mourcs Life of Byron.) Byron fut-il la seule victime de ces ac(;ès de cruauté sociale, et le peuple anglais est-il le seul à pratiquer si hypocritement l'injustice au nom de la justice? Non, conclut Macaulay, « telle est la justice de l'humanité. »