‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 193 sur 429 · Living Age, avril 1854, p · texte numérisé non relu

Living Age, avril 1854, p

4. Le mot est de Barbey d'Aurevilly. En un intéressant article de la Nine^ leenth Century (juillet 1893, p. 65), M. Esmé-Stuart a fort bien montré tout ce qu'il y a apparemment de commun dans la destinée comme dans la nature de Poe et de Baudelaire : « L'histoire de leurs vies est infiniment triste : ils furent l'un et l'autre élevés dans le luxe; tous les deux sentirent que la littérature pouvait seule être leur vocation ; ils aimèrent aussi passionnément la femme qu'ils appelèrent leur mère: ils rejetèrent de môme l'autorité de leur père adoptif ; ils furent fidèles en leur amour, l'un à l'égard de sa femme, et l'autre à l'égard de sa maîtresse indigne; tous les deux s'en prirent désespérément à ce public dont ils ne voulaient ni reconnaître ni subir les arrêts: ils furent, par suite, des parias littéraires; ils cherchèrent par des moyens également funestes à oublier les réalités sordides et à évoquer des rêves d'une beauté inaccessible ; ils apportèrent le même zèle dans la recherche des mots rares, des sentiments exceptionnels, des sensations uniques; ils eurent pour commun ennemi la banalité; ils s'efforcèrent, une fois plongés dans

quents appels dune sympathie vraiment miséricordieuse? Sans doute, il Y a une bien forte exagération en cette espèce de vénération qui veut faire du triste poète ivrogne « un des plus grands héros littéraires, un saint du martyrologe des lettres », bien plus le morbide objet d'un culte dévot associé en des prières quotidiennes à Dieu, à une mère, à une bien-aimée ' ; mais cette erreur, du moins, tille de la générosité, n'empêche pas Tâme sympathique de Baudelaire d'entrevoir, à travers l'épais tissu des calomnies griswoldiennes, la vérité, une vérité dont l'implacable cruauté en appelle si pathétiquement à l'indulgence et à la pitié des hommes. « Y a-t-il donc, s'écrie avec une justesse poignante, cette autre victime d'une prédestination native, y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l'autel, condamnées à marchera la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines ? Existe-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau ? » La réponse n'est pas douteuse ; c'est la science qui, de nos jours, la donne ; il y a l'hérédité. C'est l'hérédité qui prononce, dans Ihistoire littéraire comme ailleurs, «de vraies damnations ; » c'est l'hérédité qui imprime « dans les plis sinueux de certains fronts trop étroits ou trop hauts cet étrange et mystérieux tatouage : « Pas de chance ! » C'est l'hérédité, cet ange aveugle de l'expiation qui s'empare de ces parias de la vie et les fouette à tour de bras pour l'édiiication du genre humain. « Leur destinée est écrite dans toute leur constitution, elle brille dun éclat sinistre dans leurs regards et dans leurs gestes, elle

Tabîmc des misères, de réparer leurs fautes et succombèrent en leur fatale ambition de planer en des régions trop hautes pour notre pauvre humanité. » Faut-il s'étonner que, dès que les premières œuvres de Poe tombèrent entre les mains de Baudelaire, ce fut pour lui, il l'a dit, comme ime révélation qui se continua par les lectures suivantes et aboutit à une adoption presque intégrale de tous les dogmes littéraires et mystico-philosophiques de Poe ? 11 y a peu de cas, croyons-nous, d'une telle transfusion intellectuelle.

\. « Faire tous les matins, dit Baudelaire en Mon cœur mis à nu, ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à l'oe comme intercesseurs ; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs et d'octroyer à ma mère une vie assez lo7if/ue pour jouir de ma transformation... » (Ch. Baudelaire. — Œuvres posthumes, éd. Crépet, p. 13G.)

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