EPILOGUE 3M
besoin. Qui peut, à moins d'être étroitement enfermé en un égoïsme borné, se vanter d'échapper totalement, par les mystères de sa naissance comme par les complications imprévues de sa vie, aux multiples et subtiles lois de la dégénérescence ? Qui peut se vanter qu'amis ou proches, ceux qui lui sont le plus chers, y échapperont à jamais? La science ne cesse de nous 'répéter que l'équilibre mental est encore plus instable que l'équilibre physique et qu'il se rompt soudain en des êtres comme en des familles où nul accident antérieur n'avait jamais pu le faire prévoir. Il se dégage donc manifestement de l'aveugle déterminisme d'une nature marâtre tout un code d'altruisme d'autant moins fragile qu'il repose sur une solide base d'égoïsme plus ou moins conscient. N'est-ce pas là une toute-puissante leçon de solidarité humaine capable d'ajouter à l'intelligence l'indulgence et de compléter la raison par la bonté ? Ainsi })eutêtre s'humanise la science.
De cette mémorable existence se dégage encore une autre leçon que proclame tout l'aliénisme. Heureux, les médiocres, s'ils connaissaient leur bonheur! Sainement tempérés, ils naissent tout adaptés à la moyenne des existences ; facilement formés dès le bas âge à la conquête des jouissances communes comme à l'accomplissement des tâches ordinaires, ils trouvent dans un optimisme complaisant la plus haute formule de leur égoïsme inconscient. Mens sana in corporesano, a-t-on dit, idest mediocritas. (( Dans ces conditions, dit Moreau de Tours, l'homme pourra être doué d'un sens droit, d'un jugement plus ou moins sûr, d'une certaine imagination ; ses passions seront toujours modérées ; toujours maître de lui-même, il pratiquera mieux que personne la théorie de l'intérêt bien entendu ; ce ne sera jamais un grand criminel, ni non plus un grand homme de bien; il ne sera jamais atteint de cette maladie mentale qu'on appelle génie. » Malheur, au contraire, aux êtres d'exception ! Ils ne trouvent guère dans les jeux de la vie et du hasard les circonstances qui conviennent à leur nature outrée; à vouloir fuir le troupeau vulgaire, ils s'égarent; à vouloir s'éleverau-dessus, ils tombent plus bas. Incapables
de s'accommoder des réalités communes, ils souffrent sans trêve d'imperfections irrémédiables ; leur supériorité fait leur malheur; ils ne travaillent au bien, ces douloureux pessimistes, qu'en se ruinant. «Le génie, a dit Lamartine, porte en lui-môme un principe de destruction, de mort et de folie, comme le fruit porte le ver. » Alédiocres, réjouissons-nous donc ; mais respectons, du moins, le génie jusqu'en ses faiblesses : car c'est en se sacrifiant (juil fait progresser notre race. Xotre médiocrité jouit de ses plus aveugles dévouements.
Pauvre Israfel, dirons-nous donc à Poe, pauvre Israfel, toujours grisé d'alcool ou d'idéal, pourquoi donc t"es-tu si malencontreusement senti des ailes d'archange? Tu n'aurais pas tant souffert, si tu avais su te les couper ; les quelques vertigineuses envolées quelles t'ont données vers la Beauté et vers l'Au-Delà ne t'auraient point coûté la navrante douleur de les traîner en des boues sanglantes. Pauvre fou, qui, en dépit de toutes tes prétentions à la sagesse, n'as pas seulement compris qu'à trop faire lange on fait la béte ! Ta chute servira-t-elle d'exemple ? Ton étincelle de génie, immortelle entes livres, compensera-t-elle tes fautes et tes malheurs? Coupable ou non, génial ou non, victime de la vie, nous ne t'en plaignons pas moins.