Cf La Vie p
POE POETK : POESIES JUVENILES 319
exprime assez bien l'état mental du jeune poète de dix-huit ans^ Le sujet de l'œuvre principale, Tamerlan, est caractéristique. Accablé de douleur et de honte, l'héroïque Tartare confesse a un moine son monstrueux péché d'orgueil ; enfant rêveur des malsaines montagnes du Taglay, il n'a pas seulement poursuivi en leurs brumeuses solitudes le chamois, mais encore et surtout d'inaccessibles rêves de gloire triomphante, jusqu'au jour où, ses passions prenant soudain un ascendant tyrannique, il s'éprit, dès sa prime jeunesse, d'une séraphique créature à laquelle il sacrifia tous ses vastes espoirs : oh! combien tendrement, oh! de quelle .mystique flamme l'ambitieux rêveur, que hantaient sur ses pics solitaires des idées de crime, n'aima-t-il pas sa pure et radieuse Ada ! Le monde transfiguré n'était plus pour son ame enchantée que joies inhnies. Mais voilà que l'orgueil, cet orgueil inné, incoercible, qui est la voix même du génie conscient et le souverain maître de la volonté, reprend inopinément notre amant exalté. En une heure d'extase, l'éclat de la joue d'Ada lui semble trop bien convenir au trône pour qu'il la laisse, seule, illuminer une obscure vallée ; poursuivre son haut destin dans la lutte des nations, conquérir un empire, en jeter la couronne en guise de dot aux pieds de son amante ravie, voilà désormais l'unique objet de ses pensées. Il part donc, sans hésiter un instant, laissant Ada endormie, et, de victoire en victoire, court à la conquête du trône impérial en sa glorieuse Samarcande. Il y règne bientôt, exultant en son triomphe, quoiqu'aufond du cœur malheureux : aussi, déguisé en paysan, retourne-t-il en sa vallée natale pour n'y plus trouver, hélas! au lieu de la reine promise, que ruines et le cruel souvenir d'Ada expirée. Que lui reste-t-il, sinon le désespoir?
On a justement fait remarquer tout ce qu'il y a de byronien en cette conception juvénile. Même sujet oriental que dans les poésies levantines de Byron : comme le Giaour, quoique avec moins de vraisemblance, le vieux héros asiatique confesse à un moine
1. Poe donne ses poésies comme étant de sa treizième année: mais, s'il en est qui remontent à cette date, leur expression, sinon leur inspiration, s'est trouvée inévitablement modifiée. Certaines font, du reste, allusion à des événements plus récents.
son âme désespérée; mêmes sombres rêveries, mêmes amours angéliques, mômes soudaines impulsions, mêmes ambitions, effrénées jusqu'au crime, que chez les Conrads et chez les Laras ; mêmes déclamations sur la vanité des choses terrestres, même dédaigneuse antipathie pour la vile race humaine, même communion mystique sur les cimes élevées avec la nature sublime que chez les Ghilde Harolds et chez les Manfreds. Gest, sous la main maladroite d'un novice, la même forme poétique delà « romance » anglaise, servilement copiée jusqu'en son rythme tétraïambique, et, en dépit d'une inspiration courte, haletante, impuissante à se dégager des longues phrases entortillées, le même souffle de révolte passionnée qu'interrompent çà et là les solennelles pauses d'une exaltation outrée. Mais ici, du moins, l'inspiration n'est pas qu'imitation; elle jaillit d'une source profonde. On sent, derrière toutes les réminiscences verbales S sous toutes les analogies de surface, en dépit de toutes les formes d'emprunt, une intime communauté de fonds. Poe ne singe pas seulement les gestes tragiques du maître : son cœur vibre à l'unisson. Pas plus que les autres écoles littéraires, lebyronisme ne vécut, en effet, des seules conventions extérieures ; il vécut encore et surtout d'affinités foncières, d'états d'âme plus ou moins communs. Aspect poétique du grand mouvement révolutionnaire, il manifeste en sa nature un manque d'équilibre mental, une disproportion anarchique entre les aspirations outrées de l'homme et son aptitude à les satisfaire ; voilà pourquoi ses meilleurs adeptes furent des êtres mal équilibrés dont la volonté le cédait à la sensibilité et à l'imagination, des rêveurs, plus ou moins impuissants dans l'action, dont l'infirmité morale correspondait justement avec le malheur des temps, des âmes morbides d'autant plus aptes à chanter la maladie du siècle qu'elles en étaient plus profondément atteintes. Comment dès lors s'étonner qu'en dépit des vastes différences politiques et sociales qui séparaient la jeune Amérique fière de sa récente émancipation de la vieille Europe encore toute convul-
1. Par exemple, le fameux hémistiche de Waterloo dans Cliilde lîarold (c. III) « thc Sound of revelry by night ».
sionnée, le morose étudiant déclassé de Charlottesville ait senti la fibre douloureuse de son cœur étrangement vibrer sous les vigoureux coups d'archet dun maître qui chantait si éloquemment les orgueilleuses misères de l'inadaptation sociale? Prédestiné au byronisme par sa dégénérescence comme par son déclassement, Poe ne pouvait, en quelque pays que ce fût, manquer de reconnaître en cette troublante poésie sa propre âme troublée ; il ne pouvait manquer de demander aux fantasques héros romantiques l'art de cultiver ces tares innées qui étaient leur lot commun. Byron fut donc pour lui Tévocateur, bien plus que l'inspirateur, des sinistres délires de la Muse malade : car le fils détraqué des misérables alcooliques de Baltimore n'avait qu'à puiser en son propre fonds héréditaire pour surpasser en raffinements morbides le descendant exalté de la vieille famille tarée des Byrons. Ce précoce byronisme a du reste une nuance spéciale, toute grise encore avant d'atteindre la noire teinte finale. Poe n'exagérait pas, lorsqu'il disait à Neal : « Je ne suis et n'ai été depuis mon enfance qu'un rêveur ^ » Des dix poèmes qui composent son court volume, il n'en est pas, en effet, à part les quatre strophes à sa fiancée infidèle, un seul qui ne soit le commentaire de quelque rêve. Une extraordinaire prédisposition à rêver forme le fond permanent de cette âme adolescente, sinon enfantine, si permanent qu'il en devient pathologique. Sans doute, Byron aussi rêvait, mais il y avait en sa riche nature trop de passion fougueuse pour qu'il pût longtemps se complaire en cette attitude purement passive de l'esprit-; et Shelley, qui fut peut-être en notre monde occidental le plus grand rêveur devant l'Éternel, ne semble avoir ni si tôt ni si profondément goûté en pur égotiste ces molles et perfides jouissances.
« Les rêves..., dit Poe; en ce riche coloris qu'ils prêtent à la vie, comme en cette lutte, insaisissable sous leurs voiles d'ombres et de