Ibid.. X, p
est-il, si vagues qu'en soient ces premières indications, sinon l'extase, non pas, à vrai dire, la grande extase, celle qui aboutit aux stigmates, mais l'extase naissante, l'extase atténuée, l'aura des hystériques * ? C'est alors en effet, disent les spécialistes, c'est alors que l'objet fixé par la vision ou l'attention, beau ou banal, présent ou imaginaire, mais uniquement contemplé, de jour ou de nuit, disparaît soudain pour faire place à une vision obscurcie, à une vibration mélodieuse, à un frisson de tout l'être comme sous un souffle froid, à une fiévreuse sensation de vertige, à l'égarement voluptueux d'une âme angoissée qui, aux prises avec quelque étrange puissance magique, se sent brusquement dépouillée de toute personnalité, en communion intime avec la Nature et avec Dieu.
1. « Dans l'extase, dit Max Nordau, [Dégénérescence, p. 107) la surexcitation d'une portion du cerveau est telle qu'elle supprime l'activité de tout le reste et cette conscience partielle est comme inondée d'une aveuglante lumière de midi ». Cette intense sensation qui échappe en partie à la conscience est, ajoute-t-il, accompagnée d' « un mélange de volupté souvent erotique » (comme en témoignent les poésies postérieures de Poe à Marie-Louise et à Hélène). 11 semble bien, en tout cas, que l'extase de Poe fut, au moins à l'origine (car, plus tard, ces poèmes que nous venons de mentionner, semblent indiquer le contraire), une exaltation dénuée de vision et de délire, cette voluptueuse suspension de conscience qui suffit pour mener au mysticisme.
« Tout le mysticisme, a-t-on dit, en effet, est un effort pour établir le type de la joie calme (sans délire)... Gerson distingue avec soin, comme une fausse extase, l'extase avec visions, Tauler, Ruysbrôck, Denis le Chartreux, Angèle deFoligny, Catherine de Gènes, Richard de Saint- Victor disent la même chose. Ils parlent d'une « foi nue » (Bossuet aussi en ja parié) où le rôle de la pensée est supprimé, où il y a anéantissement, perte, silence, recueillement, repos de toute activité. Et qu'est-ce autre chose que le quiétisme, sinon un magnifique tableau de la joie sans délires?... On n'obtient la fusion, l'absorbement, la fonte, la vision béatifique, l'extase en un mot que par le non-désir, le non-penser, le non-vouloir, le non-agir. » (André Godfernaux, Rev. philos., mars 1901, p. 305). Voir également l'étude de l'extase dansZp><? Maladies de la Volonté de M. Th. Ribot, p. 127 à 189.)
Wordsworth, qui, comme tant d'autres poètes, cultiva aussi l'extase en compagnie de sa sœur, en parle en des termes qui ne sont pas sans analogies avec ceux de Poe : « Je leur ai peut-être dû (à ces formes de la beauté,) dit-il, un autre don d'aspect plus sublime: ce bienheureux mode dans lequel le fardeau du .mystère, le lourd et lassant poids de tout ce monde inintelligible se trouve allégé, cet état de sérénité bénie dans lequel nous sommes doucement menés i)ar nos sensations jusqu'à ce que le souffle de cette masse corporelle, le mouvement même de notre sang humain étant suspendus, nous nous trouvons endormis de corps et devenons une àme vivante, tandis que d'un œil apaisé par la puissance de l'harmonie ou par la profonde puissance de la joie, nous voyons jusque dans la vie môme des choses. » [Tinlern Ahbpy.)
D'autres traits empruntés à Poe lui-même viennent nous compléter et nous confirmer cette description.
« Peut-être est-ce que mon âme a été exaltée jusqu'à cette fièvre par le rayon de la lune en suspens au-dessus d'elle ; mais je veux presque croire quil y a en cette étrange lumière plus de puissance souveraine que les fables antiques ne l'ont jamais dit; ou bien, est-ce l'essence impalpable d'une pensée, et rien de plus, dont le charme vivifiant passe sur nous, comme la rosée des nuits sur l'herbe des étés, oui, passe sur nous alors que l'œil dilaté s'élance vers l'objet aimé, comme la larme vers la paupière qui reposait naguère dans l'apathie ^ ? »
Au mystérieux phénomène qui ébranle ainsi tout l'être, Poe ne manque pas, comme tous les extatiques, d'attribuer une importance capitale : il y voit un signe d'élection.
« C'est un symbole, s'écrie-t-il, un gage de ce qui sera en d'autres mondes; et c'est par la Beauté que Dieu le donne à ceux-là seuls qui déchoiraient autrement de la Vie et des Gieux, entraînés par les passions de leur cœur. C'est un ton, le ton élevé d'une âme qui lutte, sinon avec foi, du moins avec piété ^. »
L'extase prend dès lors une merveilleuse valeur intuitive : c'est une providentielle révélation de la Beauté céleste par les beautés terrestres, une généreuse intervention divine en faveur de quelques êtres de prédilection. Elle devient, comme toujours, mère d'un nébuleux mysticisme, à la fois religieux et moral, superstitieux et symbolique, qui a sa piété et sa foi, ses rites et ses signes, ses mystères et ses vertus. Mais son plus grand miracle, c'est que, par la contemplation du beau, le bienheureux extasié, qui communie avec la nature des choses comme avec le surnaturel, communie avec Dieu.
« En ma jeunesse, j'ai connu un être avec qui la Terre communiait en secret, comme il communiait avec elle, en plein jour, par la Beauté, dès sa naissance, un être dont la brûlante et vacillante torche de vie, allumée au soleil et aux étoiles, leur avait emprunté une lueur passionnée digne de son âme ; et cette âme ne savait pourtant, en l'heure même de ses ferveurs, quelle puissance s'em-