IbicL, X, 22o
3. L'extatique voit des symboles i)ai'tout. Poe en trouve dans le clair de lune comme dans la brume lumineuse sur la colline. Les mystérieuses étoiles de la Vallée Nis le regardent avec un visage plein de sens ; l'étoile du soir lui parle de joie et de gloire (X, 12;i). Il sent le souffle de Dieu errant dans les airs, comme il sent dans la nuit la présence bienveillante des morts. La solitude est ainsi peuplée de mystiques symboles, qui l'unissent à tout l'univers, au torrent comme à la fontaine, à la nuée comme à la falaise, au soleil comme au tonnerre {Cf. Alone, X, 438). C'est, du reste, de cet état d'âme plein d'attente, (rap[)réhension. de vagues divinations (juc naissent les religions.
mais leurs orbes rouges sans rayonnement seront pour ton'cœur flétri comme une brûlure, comme une fièvre qui voudrait à jamais s'attacher à toi. Elle te laissera, pourtant, quand chacune de ces étoiles te fuira bien loin dans les lueurs du matin et s'évanouira. Mais tu ne pourras en bannir la pensée. Le souffle de Dieu persistera encore ; et sur la colline la brume que ne dissipe point cette brise d'été te charmera comme un gage, comme un symbole qui restera en toi un secret ^ »
Seul - donc en ce triste monde où tout, hommes et choses, douleurs et joies, demeure également étranger et odieux, seul sous de sombres cieux d'où le rougeoiement des astres blafards verse sur le cœur fiévreux un lourd désespoir, seul, dans la foule invisible des funèbres fantômes, à fixer sur le brumeux horizon un œil dilaté par l'attente anxieuse du souffle divin, tel apparaît, au seuil de la vie, ce morne rêveur ultra-byronien voué aux macabres hantises. Sur le fond morbide d'une sensibilité suraiguë, tour à tour exaltée jusqu'à l'orgueil et déprimée jusqu'au suicide, flotte une immuable rêverie qui, sortie de l'association désordonnée des idées, s'illumine soudain en d'hystériques accès d'extase pour s'égarer bientôt en un vague mysticisme symbolique. C'est ainsi qu'à force de s'épuiser en minutieuses analyses le complaisant égotiste ne fait que mieux mettre à nu sa tare nerveuse; béatement, comme une rare et riche matière à élucubrations poétiques, il exploite son vice héréditaire. Sa morbide inspiration, que l'âge ne modifiera plus qu'en l'assombrissant, n'est donc si spontanée que parce qu'elle est innée; elle n'est si étroitement liée à sa vie que parce qu'elle est attachée à sa chair. L'originalité poétique de Poe, c'est son mal. Pathologie et poésie sont chez lui inséparables.
L'art poétique de Poe ne tardera pas à s'en ressentir. Sans doute, il est encore ici, en ces essais pénibles, non seulement
1. Works, X, 226. C'est avec la môme discrétion mystérieuse qu'il écrit dans Imitation (227) : « Que personne sur terre n'hérite de cette vision de mon esprit l »
2. Il insiste surtout dans une courte pièce de cette époque [Alone, X, 138), sur cet isolement où le confinent les fatales différences de son être, apparemment si unique, avec le reste de l'humanité.
330 EDGAR A. l»OE
servilement imitatif, mais grossièrement imparlait; le vocabulaire est pauvre et impropre; la grammaire, fautive et embarrassée; la période, gauche, enchevêtrée, inextricable; le vers, boiteux; le rythme, inadéquat, bien (fue maint passage mal venu vibre sous le souffle iiévreux de Tinspiration, bien que la ferveur des convictions, le pathétique des émotions, le culte intense de la beauté proclament, jusqu'en ces frustes ébauches, une àme vraiment poétique. Mais si la forme ne s'adapte pas encore au fond, si l'expression ne fait pas corps avec la pensée^ ce nest pas seulement que le poète adolescent n'est qu'un novice du Parnasse ; c'est qu'il ne sait pas qu'à une inspiration nouvelle il faut un art nouveau. Or le propre de l'inspiration extatique, c'est de substituer au monde extérieur le monde intérieur, de remplacer la vision réelle par la vision idéale. Tout ce vaste univers d'êtres et de choses qui nous entoure n'intéresse l'extatique qu'en tant que transfiguré et non en tant que perçu ; tout spectacle admiré, tout visage contemplé, tout objet lixé n'a à ses yeux qu'une valeur subjective et non objective. Matière à émotion et non à description, la réalité n'est qu'un mobile point de départ de son incessant essor vers l'idéal. Voilà pourquoi, sacrifiant la cause matérielle à la transfiguration immatérielle, cette poésie de Poe est déjà, au gré de l'observateur positif, forcément vague, fuyante, insaisissable. De là, ces symboliques métaphores ([ui prétendent suggérer plutôt que décrire l'intention extatique ; de là, ces termes abstraits (jui tiennent lieu d'esquisses en des portraits sublimés; de là, ces éléments, subjectivement déformés, de paysages nocturnes transportés dans le monde surnaturel. Si tous ces tâtonnements sont ici encore impuissants, faut-il s'en étonner 1' Est-il rien de plus difficile que de créer jjour une inspiration nouvelle un art nouveau ? Poe ne dit il pas lui-même qu'à de célestes émotions il faut des mots célestes? Comment adéquatement exprimer l'inexprimable? Gomment décrire en termes concrets des phénomènes indescriptibles ? Comment analyser des sensations qui ne commencent (ju à l'arrêt de la j)ersonnalité ? C'est pourtant à cette laborieuse tâche de Sisyphe que Poe va dès
maintenant s'acharner. L'analyse de l'inconscient, la conquête de l'au-delà, l'exploration des confins de la réalité et de lindividualité, voilà dorénavant son nébuleux domaine. A peine sait-elle parler que les premiers bégaiements de sa Muse s'adressent à linfini, à l'inconnu, à l'impossible. A peine prend-elle l'essor que l'extase l'emporte déjà à tire-d'aile hors de la vie, hors de Thumanité et, comme Poe le dira lui-même, « hors de l'Espace et hors du Temps». »