L AU V RI ÈRE
ténébreuse inspiration et dhumour burlesque qui persistera jusque dans les meilleures œuvres du poète. Regardez cet étrange paysage nébuleux, et dites s'il est encore terrestre; ne transporte-t-il pas déjà 1 ame égarée en des régions fantastiques ? n'y a-t-il pas là une vision imprévue, si bizarre qu'elle soit, d'un monde inconnu?
« Obscures vallées ! et fleuves fantômes ! et bois nuageux dont nous ne pouvons découvrir les formes sous les larmes qui pleurentde toutes parts !... Le clair de lune... tombe sur les hameaux et sur les châteaux..., sur les bois étranges, sur la mer, sur les esprits en leur essor, sur toute chose assoupie, et les ensevelit totalement en un labyrinthe de lumière... Et alors, combien profonde, oh ! profonde est la passion de leur sommeil *. »
On sent, à lire ces œuvres encore imparfaites, qu'en dépit d'une forme tour à tour négligée et compliquée à l'excès, lart de Poe s'affirme en même temps que son originalité se précise. Il en a lui-même conscience et, s'il supprime les moins originales de ses poésies antérieures, c'est pour perfectionner celles qui, comme le Lac et la Visite des morts, contiennent sa note propre, la note fantastique.
Quanta l'œuvre principale, AlAaraaf, — originale à coup sûr, — elle est d'une obscurité proverbiale. En voici le sujet, autant qu'il est susceptible d'analyse : — Une créature angélique, Nesace, fixe dans la berçante splendeur de quatre soleils l'étoile errante qu'elle gouvernait, Al Aaraaf , mystique patrie de lidée de beauté. A genoux sur un riche tapis de fleurs mystiques, la messagère divine élève sur leurs parfums son hymne vers l'Esprit qui demeure là-haut, en ces profondeurs du Ciel oi^i le terrible et le beau luttent de splendeur. « Bien que les hommes se soient fait, dit-elle à Dieu, de ta nature infinie une conception à leur image, ton message n'en est pas moins accompli : grâce à la Fantaisie ailée, tes secrets peuvent devenir un savoir aux abords des Gieux. » Et l'éternelle voix de Dieu répond par cet éloquent silence que les poètes appellent harmonie des sphères : a Aban-
d. Works, X, 233, 23G. Nous avons omis de cette citation l'effet burlesque qui est manqué.
donne ton étoile de cristal, et va répandre en d'autres mondes ta splendeur qui, étant la mienne, révèle mes secrets et empêche ainsi de tomber dans le crime. » Nesace se lève et se rend à son temple aérien fait des beautés idéalisées de l'art et de la nature terrestres. Là elle adresse la parole à ses brillants esprits qui l'habitent et particulièrement à sa chère Ligéia, esprit de l'harmonie universelle. A ses mots, tous s'éveillent, mais pour mourir de la plus délicieuse des morts, dans la dernière extase d'une vie satisfaite; tous sauf deux : Angelo, enfant trépassé de la terre, et sa séraphique lanthe, restés endormis dans la sentimentalité de leur amour. Quant Angelo rouvre les yeux, il aperçoit le disque lointain de sa terre natale oii il fut si délicieusement libéré de la vie à Lemnos, non sans avoir, il est vrai, tant contemplé le fier Parthénon et les autres splendeurs terrestres qu'il finit par regretter à demi de n'être plus homme. lanthe veut l'en consoler : a Le Temps blanchi, lui dit-elle, n'a jamais plus que toi déployé son aile sur un monde plus féerique. » Mais voilà que décline la nuit, une nuit qui n'amène pas de jour, et ils tombent : car le ciel n'accorde pas d'espoir à ceux que le battement de leur cœur empêche d'entendre.
Si obscur que soit ce sujet, il n'est pas douteux que Poe a voulu nous y donner l'expression symbolique d'une de ses idées maîtresses qui, née de l'extase, devait le hanter toute sa vie : c'est par la Beauté que nous communions avec Dieu, c'est par la Beauté que nous sommes préservés des défaillances morales. Ne disait-il pas déjà de l'extase, en 1827, qu'elle est un symbole de ce qui sera en d'autres mondes, un gage que par la Beauté Dieu donne à ceux qui autrement seraient entraînés par les passions de leurcœur^Pll semble bien que, dans ce nouveau poème, Poe ait eu à cœur de montrer cette double influence intellectuelle et morale du Beau : il veut révéler le monde surnaturel et il en exclut les êtres passionnés. Voilà pourquoi, personnification de la Beauté, Nesace est la messagère de Dieu aux hommes comme
i . Voir supra, p. 11 .
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au reste du monde; c'est sa divine influence qu'a naguère ressentie notre planète illuminée sur ses collines d'Achaïe. C'est en dépit d'elle que les hommes persistent à se représenter la divinité à leur propre image; c'est avec le secours de son alliée, la Fantaisie ailée, que nous pouvons approcher des secrets du Ciel; c'est par l'intervention de sa bien-aiméc compagne, l'Harmonie, que nous pouvons nous éveiller à la suprême félicité de lextase qui clôt si dignement les vies lasses. L'amour ne vaut point ce divin sentiment : car l'amour est aveugle, car l'amour est lourdement matériel, il entrave tout essor suprême vers la lumière et ses caresses, qui semblent si légères aux corps humains, sont de plomb pour les âmes ravies. C'est ainsi que ce lils de la terre, Angelo qui n'est que l'idéalisation même de Poe, Angelo, ce contemplateur des lueurs d'en haut, ce rêveur de clair de lune, succombe : un amour passionné l'entraîne en bas et lui dérobe le Ciel.
11 y avait peut-être en ce sujet, si maladroite qu'en fût l'exécution, matière à quelque beau développement poétique. La Beauté suffisant à l'homme pour l'éclairer et le sauver, c'est là une idée qui, pour être chimérique, n'en a pas moins hanté bien des têtes d'utopistes et qui se prête, à coup sur, à toutes sortes de traitements artistiques. Malheureusement, chez ce poète de vingt ans, mal servi par les loisirs de la caserne, la réalisation de cette idée est demeurée extrêmement pénible. Non seulement les phrases restent incohérentes en leur inextricable enchevêtrement d'incidentes et de métaphores, mais trois iniluences contradictoires viennent encore troubler l'originalité S})ontanée de Poe : au prestige de Byron qui décline, avons-nous dit, succèdent, l'influence de Milton surtout sensible dans la conception de la divinité, celle de Moore pleinement manifeste dans les opulentes descriptions de flore exotique S et celle de Shelley çà et là apparente dans les souples envolées de lyrisme aérien. Ce n'est qu'à grand peine que de cette triple gêne se dégage l'impulsion
1. Voir, en particulier pour la sephalice, le nyctanthus et le nelumbo les notes de Lalla-Rookh, p. 361. ':i67, 4:i2.
propre de notre poète : c'est, à vrai dire, de par sa nature extatique, une aspiration plutôt qu'une inspiration, une intense, impatiente, insensée aspiration à échapper à soi, aux dures conditions de riiumaine nature, aux bornes infranchissables de nos vies planétaires pour mener, par delà, en un monde supra-terrestre, une existence immatérielle. « Oh! disait-il en un autre poème de cette époque, que m'importe si mon sort terrestre n'est en luimême que peu terrestre ^ ? » « Toutes les belles choses ne sontelles pas loin, ajoutera-t-il bientôt, bien loin ^ » N'est-ce pas à elles que songeait déjà l'inlassable rêveur lorsque, deux ans plus tôt, il écrivait à Neal ? « Je donnerais le monde entier pour exprimer la moitié des idées qui flottent en mon âme" ! » Âl Aai^aaf nous semble donc bien être l'ambitieuse, quoique impuissante réalisation de ce trouble idéal poétique.
Le fantastique décor en est sinon beau, du moins curieusement, voire follement original. L'astronomie, déjà chère à Poe, sert ici de tremplin aux excentriques essors de son extravagante fantaisie. C'est de la brillante étoile éphémère découverte par Tycho-Brahé que Poe fait cet intermédiaire séjour des âmes entre la Terre et les Cieux que suppose la mythologie arabe. A notre obscur système lié à la destinée d'un seul petit soleil, Poe oppose fièrement l'éblouissante lumière de quatre soleils où son astre privilégié se berce voluptueusement en une atmosphère d'or, (( mer de rayons qui déversent une splendeur d'empyrée sur l'âme affranchie '' ». Là en des nuits jaunes où soufflent des vents rouges, les hautes cimes émaillées des montagnes prennent en pleine nuit sous la lueur des soleils couchés d'exquises teintes roses. Là, précipitées de leur trône d'orgueil comme les anges déchus de Milton, les comètes vont sans cesse promenant à travers les espaces infinis le feu rouge de leur cœur en proie à d'interminables douleurs. Là s'élèvent sur des cimes fantastiques de