La Chaldée
3. Works, X, 113. « J ai souvent pensé, dit Poe en note, que je pouvais entendre distinctement le bruit des ténèbres envahissant l'horizon. »
4. Works, X, 116. Poe aggrave cette idée de cette note empruntée à une citation apocryphe : « J'ai rencontré cette idée en un vieux conte anglais t(ue je ne puis retrouver et que je cite de mémoire. L'essence môme et, pour ainsi dire, la source et origine de toute musique est ce très agréable iDruit que font les arbres de la forêt en croissant. »
Ne voilà-t-il pas, en dépit du charme des mois, un inquiétant besoin d'éprouver et d'exprimer des sensations plus fines, plus subtiles, plus exquises que n'en perçoit le commun des mortels ? Qui ne voit tout le danger qu'il y a à laisser ainsi l'imagination courir à rencontre des plus solides réalités au risque de s'y briser ? Toutes les grâces de la fantaisie suffisent- elles à voiler l'absurdité foncière de ces aimables divagations ?
Heureusement qu'en ce monde idéal où tout, forme et fond, matière et vie, est factice, les perfides jeux de la folle du logis ont meilleure chance de se faire pardonner. Il leur arrive même de se manifester non sans charme, comme en cette gracieuse invocation à Ligéia, àme de l'harmonie si chère au poète de l'extase.
« Ligéia ! Ligéia! ô ma très belle, toi dont la plus grossière idée s'exprime en mélodie! Oh! est-ce ton désir d'être bercée par lés brises, ou, capricieusement tranquille, telle que l'Albatros solitaire, étendue sur la nuit (comme celui-ci dans les airs), de veiller avec ravissement à l'harmonie là-haut.
« Ligéia! partout où peut être ton image, nulle magie ne séparera ta musique de toi. ïu as captivé bien des yeux en un sommeil rêveur, mais toujours s'élèvent les accords qui protègent ta vigilance... Va donc, ma bien-aimée; va, hâte-toi vers ces sources qui ne sont jamais si claires que sous le rayon de la lune, vers quelque lac solitaire qui sourit, en son rêve de profond repos, aux maintes îles étoiléès qui gemment son sein. Là où de sauvages fleurs qui rampent ont mêlé leurs ombres, dort sur ses rives mainte jeune vierge. D'aucunes ont quitté la fraîche clairière, et se sont endormies avec l'abeille. Eveille-les, ô ma vierge, sur la lande comme sur la prairie. Va, soufïle en leur sommeil, tout doucement à leur oreille, le rythme musical qu'elles attendent en leur assoupissement : car qui peut aussi vite éveiller un ange, dont le sommeil est survenu sous la froide lune, que ce charme qu'aucune somnolence ne peut rompre, que ce rythme musical qui l'a bercée dans le repos ^ ? »
L'indéniable charme de ces vers plus harmonieux que sensés rappelle, si vaguement que ce soit, le lyrisme éthéré qu'on trouve en certains passages de Shelley et même de Shakespeare : sans doute, il y a toujours plus de réalité et de vie