Works, X, 115. IIG
jusque dans les plus vaporeuses féeries de Tun comme plus de souplesse et d'élan dans les plus imprévues envolées de lautre ; mais c'est, au fond, la même fantaisie aérienne qui danse spontanément aux accords de quelque secrète musique intérieure. Il va de soi qu'ici comme ailleurs aucune traduction, surtout française, ne saurait rendre ce subtil charme qui, né de la fragile combinaison des sonorités et des cadences verbales, s'évanouit hors de la langue originale ^ C'est dans le texte même qu'il faut, en ces vers brefs de deux anapestes, saisir le rapide et léger rythme qui chante délicatement en riches rimes alternées au gré de souples phrases alanguies ; et l'on s'aperçoit alors, au milieu des gracieuses, quoique fuyantes images qu'évoque le vague sens des mots, que c'est bien cette frcle mélopée plaintive qui convient à une aussi mièvre déesse de l'Harmonie que la Ligéia de Poe. cette Ligéia qui lui sera, en sa prose comme en ses vers, en ses extases comme en ses mélancolies, fidèle jusqu'au dernier jour. C'est donc bien de cette œuvre manquée dAl Aaraaf- que, pour la première fois, se dégage la fine et folle musique qui restera chez Poe l'inséparable accompagnement de toute parole inspirée. Poe avait déjà pris conscience de son génie ; le voilà qui prend possession de son art. Le temps est proche où il donnera de l'un et de l'autre la logique théorie.
Si dupe qu'il lut de ses égarements extatiques, il n'en arrivait pas moins à Poe d'en soupçonner le danger; mais, comme tant d'autres, il préférait son ensorcelante erreur à la dure vérité, incapable qu'il était de s'arracher à de perfides délices. « Poui'
1 . Poe, mettant, comme nous le verrons bientôt, avec autant de parti pris que de spontanéité, toute la beauté de la poésie dans la musique des vers, il en résuite fatalement que ses œuvres poétiques sont intraduisibles : et c est avec raison que Baudelaire qui avait songé à les traduire a dû y renoncer en disant : « Une traduction de [)oésies aussi voulues, aussi concentrées peut être un rêve caressant, mais ne peut être (pi'un rêve » (Nouvelles histoires ealraordinaires, XXiV). Le français que nous donnons de ces poèmes n'en exprime donc que le sens, c'est-ù-dire le motif plus ou moins secondaire de leurs mélodies rythmiques. Le lecteur qui voudra se faire de la poésie de Poe une idée aussi exacte qu'équitable devra constamment recourir au texte original.
2. Poe se jugeait donc assez sainement lorsqu'il écrivait à Neal : « Il y a de bonne poésie dans Al Aaraaf, et beaucoup d'extravagance que je n'ai pas <Mi le temps de rejeter. »
POE POETE : POÉSIES JUVÉxNILES 339
nous, disait-il dans Al Aaraaf, le souffle de la science obscurcit le miroir de notre joie ^ )) et cette juste pensée, développée en un beau sonnet d'une ferme et noble forme, sert à son poème de préface appropriée.
« Science! tu es la vraie fdle du Temps,
Toi dont le regard indiscret transforme toutes choses.
Pourquoi fais-tu ainsi ta proie du cœur du poète,
0 vautour, dont les ailes sont les mornes réalités?
Comment pourrait-il t'aimer? Comment t'estimer sage,
Toi qui n'as pas voulu le laisser errer,
En quête de trésors dans les joailleries des cieux,
Alors même qu'il les parcourait d'une aile intrépide?
N'as-tu pas arraché Diane à son char,
Et réduit l'Hamadryade chassée du bois
A chercher un abri en quelque astre plus heureux?
N'as-tu pas enlevé la Naïade à son onde,
Le Lutin à la pelouse verdoyante, et à moi
Les rêves d'été à l'ombre du tamaris -? »
Telle est la meilleure œuvre de ce volume ; elle est mieux, avouons-le, qu'une simple promesse ; il y avait en 1829 quelque mérite chez un jeune homme de vingt ans à voir si nettement cet antagonisme entre la science et la poésie que tant d'autres viendront proclamer après lui ; il y avait plus de mérite encore à donner à cette pensée abstraite une forme si franchement poétique .
Le volume d'Al A araaf numiksic donc, en dépit du lamentable avortement de sa grande œuvre, un progrès bien net sur celui de Tamerlayi. Le rêveur inquiet et confus de 1827 nen est plus à la seule émotion joyeuse ou douloureuse qui accompagne ses rêveries extatiques : il voit, par delà, un idéal de beauté quil veut réaliser ; et, s'il na pas encore réussi en cette tâche ardue, il sait quel est son but et comment l'atteindre. Il sent que c'est par la musique que Ion pénètre dans le monde des radieuses extases, et voilà que son vers se met à chanter.