‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 215 sur 429 · III. — Le volumk de · texte numérisé non relu

III. — Le volumk de

Publié au sortir de West-Poini, le volume de 1831 * n'apporte apparemment presque rien de neuf : Al Araaaf h peine revisé, Tamerlan gauchement allongé d'une adaptation du Lac et quelques autres poésies plus ou moins heureusement modifiées ; seuls, six poèmes nouveaux. Il est vrai que ceux-ci sont, en dépit de leurs imperfections, nettement caractéristiques.

Le petit poème à Hélène cité dans presque toutes les anthologies américaines est digne d'attention :

« Hélène, ta beauté est pour moi Gomme ces barques nicéennes d'autrefois Oui, doucement, sur une mer parfumée, Ramenaient le voyageur las, épuisé, Vers son rivage natal.

« Longtemps habitué à errer sur des mers désespérées, Ta chevelure d'hyacinthe, ta face classique. Tes chants de naïade m'ont transporté au cœur Dé cette gloire qui fut la Grèce, Et de cette grandeur qui fut Rome.

« Oh î comme, en cette brillante embrasure,

Tu me semblés pareille à une statue, debout,

La lampe d'agate en ta main !

« Ah ! Psyché, venue des régions qui

Sont la Terre Bénie !...-»

Il y a beaucoup en ces (|ueh]ues lignes : elles contiennent en germe le dogme esthétique (h* Poe. Le Beau est la vraie patrie du poète : la contemplation dune belle face féminine le ramène de son exil terrestre en cette patrie idéale ; c'est là, en cette Terre sainte, qu'il trouve, au milieu des nobles souvenirs qui surgissent devant son àmc ravie, le repos après les fatigues, l'allé-

4. Poèmes par Edgar A. Poe. Seconde édition. New-Yorlc : Elam Bliss, 183L ln-12 de 124 pages, avec une préface dont il sera parlé au chapitre suivant.

2. To Ilelen ; Works, X, 77. Lowell en disait {Gvahams Mafj.Jeb. 1843) : « 11 y a quelque obscurité dans l'exécution; mais la grâce et la symétrie du dessin n"ont été égalées (|ue par peu de poètes. Il y a là une saveur d'ambroisie, w

gresse après le désespoir, la vraie félicité, la félicité de l'extase. Cette forte, quoique rare et subtile émotion, cette exultante et purifiante influence de la Beauté, ce rapide passage des noires profondeurs de la mélancolie au radieux pays des joies idéales, tout cela ne se trouve-t-il pas ici, en dépit de quelques faibles touches, dignement exprimé ou plutôt délicatement suggéré en un bref ensemble d'images symboliques qui ne manquent ni de grâce ni d'ampleur? A lui seul, le rythme souple, alangui, caressant et finalement rompu de ces strophes chantantes, exprime déjà la nature à la fois exaltante et impuissante de l'éphémère extase. S'il y a du rayonnement en ces vers, il y a, dans la première ébauche dls7'afel, mieux encore : il y a de l'essor, le libre essor, l'envolée victorieuse d'une àme qui, enfin échappée à ses mesquines entraves, s'élance et monte hardiment vers Tempyrée de ses rêves, toute vibrante d'une orgueilleuse allégresse :

« Tu n'as point tort, Israfeli, de mépriser les chants dénués de passion; c'est à toi qu'appartiennent les lauriers, toi le meilleur des bardes, étant le plus sage.

« Les extases d'en haut s'accordent avec tes notes brûlantes ; tes douleurs s'il en fut, ton amour, avec la ferveur de ton luth. Les étoiles peuvent donc se taire!

« Oui, le Ciel est à toi; mais ce monde nest qu'amertumes et douceurs; nos fleurs ne sont que des fleurs; et l'ombre de tes félicités ftiit l'ensoleillement du nôtre ^. »

Ainsi chante ce séraphique génie, dont le luth n est si vibrant, dit-il, que parce qu'il est fait des fibres de son cœur, dont le chant n'est si beau que parce qu'il est si délirant, dont les yeux rayonnent d'une beauté qu'on adore, dont la voix surpasse en douceur celle de toutes les divines créatures. Les années ajouteront de la précision et de l'ampleur à ces strophes franchement, sinon sainement inspirées ; mais le mouvement qui les anime date de cette

L Israfel ; Works, X, 29, 178. L'un des meilleurs critiques américains dit: « Si j'avais le droit de créer un « Parnasse » où se trouveraient, sinon les plus fameuses poésies lyriques anglaises, celles du moins, qui impressionnent le plus fortement mon sens poétique, et que je ne pusse en choisir qu'une de Poe, j'avoue que je choisirais /^/-a/'eZ pour sa pure musique, son exaltation, et les qualités originales pleinement satisfaisantes de son art rythmique. » (Stedman's Edgar A. Poe, p. 54.)

heure : c est lexpression symboliquement poétique de cet heureux état d'àmc, plein de joie ravie et d'ambitieuse confiance, que caractérise la lettre à Neal : « Je suis jeune et je suis poète, si une profonde adoration de toute beauté peut rendre poète... Je donnerais le monde pour exprimer la moitié des idées qui flottent en mon âme. » Jamais Poe n'a plus fortement exprimé ce profond sentiment dallégresse juvénile qui fait vibrer tout l'être exalté : car jamais plus le poids croissant des douleurs réelles ou imaginaires ne lui permettra pareil essor.

Le reste du volume n"est déjà plus qu'ombres et sanglots. La tristesse s'y affirme comme le mode habituel d'une àme malade, dont les natives prédispositions à l'hypocondrie s'aggravent sous la double action du mal et du malheur. « Jeune et plongé dans les folies, disent les vers autobiographiques de Ylnlroduction, je me suis épris d'amour pour la mélancolie ^ w « Depuis longtemps, cijoute Tamerlan en une suite contemporaine, le désespoir comme le vampire de la fable, sest posé sur mon sein-. » C'est ainsi qu' (( être sombre » qui « ne connaît plus que douleurs et joies rapides ^ )>, Poe devient à son tour, après Young, quoique sans nulle préoccupation morale, sous le seul empire d'une volupté pervertie qui se complaît dans les funèbres spectacles, le poète de la mort et des nuits, ^linuit est, pour lui, comme pour tous les mélancoliques, l'heure j)ropice aux visions ailées, quelles sortent lugubrement des charniers humides ou se déploient, diaphanes, sous la lune mystique : c'est en son midi que la lune vacillante a pour Israfel les regards les plus passionnés ; c'est en un doux minuit de juin qu'apparaît à l'amant rêveur sa bien-aimée Irène languidement plongée dans le radieux sommeil des morts.

« Une obscure et somnolente sensation de rosée découle de son (de la lune) disque dor; les tours grises s'en vont, croulantes, dans le repos, amassant les brumes autour de leurs flancs. Voyez comme, senil)iable au Létbé, le lac paraît conscient de son assoupissement... Le romarin dort sur la tombe; le nénuphar se berce sur l'onde; et

Page 1