Irène; Works, X, Kio
2. Cette vision terne des choses caractérise, da reste, la mélancolie vésanique. « Tout ce qui m'entoure, disent ces malades, est comme changé : une atmos- ])hôre brumeuse enveloppe toutes choses ; les formes mêmes comme les contours en sont atténués. C'est une universelle atonie. » (Th. Ribot, Maladies de la Personnalité, p. 35.) Elle se trouvait peut-être accrue chez Poe par l'amblyopie qui accompagne fréquemment l'empoisonnement alcoolique. « L'affaiblissement de la vue est un caractère fréquent de l'into.xication alcoolique. Beaucoup de ces malades ne peuvent plus distinguer nettement le contour des ohjets; ils se plaignent d'avoir toujours devant les yeux comme de la fumée, comme un nuage de poussière... Cet affaibhssement, quoique généralement momentané, est une indication d'une certaine gravité, car il se rencontre surtout dans les formes d'alcoolisme qui tendent vers la démence et vers la paralysie. « (Dagonct, De V Alcoolisme aupoiiit demie deVaUénation mentale. Annales médico-psych., Paris, 4873, p. 199). Voir également Galezowski, Diagnostic des maladies des yenx, Paris, 1868, p. 220.)
« Loin, l)icn loin, bien loin, aussi loin pour le moins que le jour au fond de 1 Orient doré se trouve cette vallée, (la vallée sans repos)... Rien n'y demeure en paix... Les violettes y sont inquiètes. L'herbe drue comme des roseaux y ondule sur les vieilles tombes oubliées. Une à une, de la cime des arbres, y pleuvent les éternelles rosées. Les vagues arbres rêveurs y roulent comme des mers sous la brise du nord. Les nuages splendides y fuient en un perpétuel bruissement à travers le ciel frappé d'horreur et se précipitent en cataractes par-dessus le mur de feu de l'horizon^. »
Plus fantastique encore est « l'étrange Cité condamnée, toute seule au fond de l'Occident obscur m, où s'élèvent « sanctuaires, palais et tours » qui n"ont rien de terrestre, tant ils surgissent effroyables en leurs ténèbres impies.
« Alentour, oubliées des vents qui ne les soulèvent point, mornement résignées sous les cieux, gisent les eaux mélancoliques-.... sous des cieux dépouillés d'étoiles, si semblables à un immuable drap mortuaire que ce serait moquerie d'appeler cieux pareille désolation. Mais, bien que des rayons bénis ne descendent pas en la longue nuit de cette ville, une lueur s'élève de la profonde mer blafarde, envahissant silencieusement les tourelles, et les trônes et les bosquets, — depuis longtemps délaissés, — de lierre sculpté et de fleurs de pierre, et les dorures, et les clochers, et les palais royaux, et les temples, et les murs babyloniens aux entablements desquels s'enlacent le masque, la viole et la vigne.
Là temples ouverts et tombes ouvertes sont au niveau des vagues; mais ni les richesses qui gisent là, dans les yeux de diamant de chaque idole, ni les morts brillamment parés de joyaux, n'attirent les eaux hors de leur lit; car nulle ondulation ne ride, hélas ! tout ce vaste désert de cristal, nulle houle n'indique qu'il est des vents sur quelque lointaine mer plus heureuse. Tourelles et tombes se confondent tellement que tout semble suspendu en l'air, tandis que, du haut des tours élevées de la ville, gigantesque, regarde la Mort.
Mais voilà qu'un frémissement parcourt l'air! La vague! voici une ride là-bas! Gomme si les tours avaient rejeté en une lente dépression l'inerte marée, comme si les cimes des tourelles avaient cédé