‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 220 sur 429 · Cf. f }}•('(( ml and, \). Ou · texte numérisé non relu

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que la vaste expansion du temps : il me semblait parfois avoir vécu soixante-dix ou cent ans en une seule nuit; bien plus, parfois se succédaient en ce laps de temps des sentiments correspondants à des milliers d'années ou à des périodes qui dépassent toutes les limites de l'expérience humaine ^ ». Poe était, à coup sur, trop artiste pour n'avoir pas conscience de la valeur esthétique de pareilles conceptions, fussent-elles les plus insensées du monde. Il est probable que c'est dès cette époque qu'il se mit de parti-pris et méthodiquement à exploiter ces funestes tendances, et le résultat qu'il en obtint dut, en dépit de crudités et d'absurdités flagrantes, lui paraître trop encourageant, par l'intensité des effets descriptifs comme par la parfaite harmonie de certains vers, pour qu'il sacrifiât, si imparfaites qu'elles fussent, ces premières ébauches. Il les reprit, au contraire, mainte et mainte fois, résolu qu'il était à les faire passer de leur incohérence primitive à une perfection définitive, et il faut avouer qu'il n'y a que trop bien réussi.

Il semble presque naturel qu'ainsi compHqué d'irrémédiable tristesse, le culte extatique de la Beauté dut aboutir chez Poe à l'amour de la Beauté morte. L'esprit humain a un tel besoin de logique qu'aux sentiments les plus étranges et les plus aveugles de l'être, tels que cette mélancolie qui naît le plus souvent, on le sait, d'une obscure cénesthésie, il veut en chacun de nous fournir de claires causes plus ou moins rationnelles. Si ces causes existent, notre logique les exagère; si elles n'existent pas, elle les invente. INIais toujours s'accompHt fatalement jusque dans les tètes les plus mal équilibrées, entre les tendances les plus contradictoires, ce lent travail de synthèse plus ou moins conscient qui est la loi même de toute personnalité coordonnée. Là où cesse cette coordination, commence la désagrégation du moi,

1. De Quincey, iblcL, p. 89. Baudelaire, qui, lui aussi, s'y connaissait par expérience, a dit dans le Poison [Fleurs du Mal, 158) de i' « opium immense ».

L'opium a}j,ran(lil. en qui nu pas de bornes.

Allonge rilliniilé, Approfondit le temps, creuse la volupté

Et de plaisirs noirs et mornes Remplit l'àme au delà de sa capacité.

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dont l'ultime phase s'appelle aliénation mentale. Il n'en fut pas autrement chez Poe : son intelligence était trop logique pour ne pas faire rentrer rationnellement dans l'harmonie relative de sa personne les égarements les plus excentriques de sa sensibilité. A cette étrange passion pour les beautés mortes, Poe donne d'abord pour motif la triste fin prématurée de sa tendre amie d'enfance, de cette H. S..., sur la tombe de laquelle il allait si morbidement exalter ses douleurs dans le troublant silence des nuits désolées* ; mais il oublie qu'une si tragique manifestation de sentimentalité funèbre ne s'explique pas elle-même sans prédisposition spéciale, et que, quelle que fût l'importance qu'il lui prêtât, ce sensationnel événement, loin d'être dans la genèse de son mal une cause suffisante, n'en était qu'une cause occasionnelle, un point de départ manifeste, une crise caractéristique faisant date à ses yeux. Aussi cette première explication ne tarda-t-elle pas à lui sembler insuffisante: il fallait à sa dialectique une déduction plus serrée et, cette déduction, il l'établit hardiment dans sa Philosophie de la Composition.

« Considérant la Beauté comme mon domaine, dit-il, ma question suivante fut : o. Quel est le ton de sa plus haute manifestation? » Et toute expérience a montré que ce ton est celui de la tristesse. La Beauté, de quelque nature qu'elle soit, ne manque jamais en son suprême développement d'exciter l'âme sensible jusqu'aux larmes. La mélancolie est ainsi le plus légitime de tous les tons poétiques... Or, ne perdant jamais de vue ce qu'il y a de suprême, la perfection à tous égards, je me demandai : « De tous les sujets mélancoliques, quel est, de l'avis unanime du genre humain, le plus mélancolique? »

— « La mort », telle fut évidemment la réponse. « Et quand est-ce, dis-jc, que ce plus mélancolique des sujets est le plus poétique? »

— La réponse fut encore ici immédiate : « C'est lorsqu'il s'allie le plus intimement à la Beauté : la mort d'une belle femme est donc incontestablement le plus poétique sujet du monde 2. »

En dépit de tout ce bel étalage de raisonnements a posteriori improvisés en 1846 à propos du Corbeau, les faits demeurent : il suffit de constater qu'avant d'atteindre à cette netteté tardive,

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