Irène; Works, X
POE POKTE : POi:SIES JUVENILES 351
Une érotomanie nécrophilique follement faite de platonisme éthéré et de matérialisme superstitieux, telle est, pour employer l'expression technique, l'étrange forme sentimentale que prend dès la vingt-deuxième année une inspiration éminemment vésanique.
Ce qui caractérise le volume de 1834, c'est donc moins encore le progrès de l'art, si sensible qu'il soit, que le progrès du mal mental. Sans doute cet art s'est nettement affermi en sa forme symbolique et affiné en sa mélodie chantante ^ : la grâce rayonnante d'Hélène, l'essor franchement lyrique (ÏIsrafel, la vigueur fantastique de la Cité condamnée font, de ces œuvres, des réalisations d'un idéal nouveau; mais voilà que les joies de l'extase à peine nées succombent sous les brumes envahissantes d'une morbide mélancolie ; la face classique d'Hélène est à peine apparue, toute radieuse de beauté en ce sombre monde de souffrances et de laideurs, que le poète désespéré en détourne sinistrement le regard, lui souhaitant, comme bienfait et comme parure, la Mort. Mort et Beauté s'unissent donc indissolublement en cette pauvre àme névrosée. A un si macabre rêveur, que peuvent bien réserver les inquiétants mystères de l'avenir?
1. « La mélodie de ces poèmes, a dit Lowell {Graham's Magazine, février 184o) est remarquable. Elle n'est point de cette sorte qu'on peut découvrir en comptant sur le bout de ses doigts ; mais de cette autre que ne peut apprécier que l'àme (the inner ear) ; cela semble simple, comme une colonne grecque, parce que cela en a la perfection. »
On peut dès maintenant remarquer le curieux choix des noms propres chez Poe. Gomme Victor Hugo et bien d'autres, il est attiré vers ces mots par la valeur musicale de leurs sonorités étranges. La sonorité du mot Pallas, a, dit-il [Philosophy of composiLion: X, 43), en partie décidé du choix de son buste dans le Corbeau. De Marie-Louise, il dit, non sans une flagrante erreur de linguistique, « deux mots, deux doux dissyllabes étrangers, aux tonalités italiennes qui ne sont faits que pour être murmurés par des anges... ont fait surgir des abîmes de mon cœur des pensées qui, sans être des pensées, ,sont les âmes de la pensée » [To — , X, 89, 194). On voit dans ce poème l'influence créatrice, inspiratrice même, qu'exerçaient sur l'àme chantante de Poe ces sonorités musicales. Il aime l'étrangeté d'Al Aaaraf, d'Eyraco, d'Israfel, de Gilead, d'Eldorado, de d'Elormie. de Guy de Vere. de Porphyrogène. Il se comptait dans la douceur de Zante, de Ligéia, d'Annabel Lee. Son extatique Eulalie devient sa mélancolique Ulalume : et le décor fantastique de celle-ci appelle les noms suggestifs de Weir, d'Auber, de Yaanek. Jusque parmi les noms communs, on peut relever les termes rares de levin, d'eidolon de debonair, de nepenthe, de scoriac, de bediamonded, de senescent, de liquescent, d'hyaciulhine, de tinlinnabulation.