CHAPITRE H
Il était inévitable que l'esprit raisonneur de Poe fût de bonne beure amené à faire l'analyse de ces étranges tendances poétiques qui sortaient des profondeurs obscures de son être et à en ériger les conclusions logiques en tbéories. Dès 1831, dans la longue lettre qui sert de préface à son volume, il déclare nettement :
« Un poème diffère, à mon avis, d'une œuvre de science en ayant pour objet immédiat le plaisir et non la vérité^ ; de la « romance » ^ en ayant pour objet un plaisir indéfini au lieu d'un plaisir défini, n'étant un poème qu'en tant que ce but est atteint; la « romance » présentant des images perceptibles avec des sensations définies, tandis que la poésie les présente avec des sensations indéfinies; la musique est essentielle dans ce but, puisque la compréhension de sons agréables est la plus indéfinie de nos conceptions. La musique associée à une idée agréable, c'est la poésie ; la musique sans idée, ce n'est que de la musique; l'idée sans la musique, c'est, de par son caractère défini, de la prose ^. »
i. Goleridge avait déjà dit dans sa Bioqraphia literaria (p. 148) que Poe cite en cette lettre : « Un poème est cette sorte de composifion qui diffère des œuvres scientifiques en proposant pour objet immédiat le plaisir et non la vérité » ; mais Goleridge ajoute (p. 149) : « La poésie de la plus haute nature peut exister sans mètre », idée qui est en contradiction avec les théories primitives, sinon avec les pratiques postérieures, de Poe.
2. Le mot anglais romance, qui n'a jamais le sens du mot français romance, quoique de même origine, est intraduisible : il s'applique à une œuvre d'imagination, épique ou simplement merveilleuse, qui peut aussi bien être écrite en prose qu'en vers. C'est ainsi qu'il convient à certains contes fantastiques de Poe tout comme aux poésies levantines de Byron. Al Aaraaf'cl surtout Tamerlan ne devaient déjà {)lus être aux yeux de Poe que des romances en vers, et peut-être les romances en prose, Bérénice et Morella. mentionnées deux ans plus tard, étaient-elles déjà écrites.