‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 226 sur 429 · Works, X · texte numérisé non relu

Works, X

2. « La musique, dit-il à Lowell en 1844, est la perfection de l'âme ou de l'idée de la Poésie. Le caractère vague [vagueness) de l'exaltation excitée par un air délicat (qui doit rester strictement indéfini sans être jamais trop suggestif), voilà le but qu'on devrait viser en poésie. L'affectation en ces limites n'est donc pas ime faute. » (Woodberry's Edgar A. Poe, p. iVi.) On le voit, les tendances artistiques de Poe étaient, en leur fond intime, essentiellement musicales. L'exaltation extatique aboutissait chez lui à une vague émotion harmonieuse qui ne pouvait se traduire que par de non moins vagues expressions musicales ; à défaut de notes, il avait recours aux mots dont il exploitait les sonorités compliquées et auxquels il imposait dans les vers et dans les strophes le mouvement rythmique de sa propre pensée. Nous savons son goût pour la musique, ses préférences pour les poètes chanteurs, Tennyson,- Keats, Shelley; ses poèmes juvéniles comme ses théories poétiques sont pleines des mots : musique, mélodie, harmonie ; ses premiers succès en poésie Hele?i Ligeia, Israfel sont d'heureuses manifestations, de cette musique des vers qui ne fera que s'affirmer et se perfectionner par la suite. Ses paysages eux-mêmes, infidèles reproductions de la nature, révèlent ce sens musical inné : « Celui qui d'un paysage dégage une impression plutôt qu'une image, celui en qui les idées sont peu précises et les formes vagues, mais dont les sentiments profonds remuent fàme tout entière, a dit M. Séailles {Essai sur le Génie dans l'art, Paris, 1897, p. 201), trouve dans la musique son langage naturel. » Bref, spontanément son àme chantait, comme d'autres pensent ou agissent. Il était né poètemusicien, comme d'autres naissent poète-penseur.

Si le rythme du premier volume était g-auche et cahotant, nous savons que celui du second est déjà en maint endroit souple et subtil : nous avons senti dans le langage de la déesse de la Beauté sadressant à Ligéia une fine mélodie aérienne, neuve, unique, vraiment digne de ces créatures supra-terrestres. Hélène du dernier volume, les strophes d'Israfel, certains passages de Vallée Nis eila Cité condamnée nous ont déjà semblé des modèles presque parfaits de cette virtuosité littéraire qui sait faire chanter les mots à l'unisson des sentiments. On sent partout que Poe, impuissant à exprimer par le seul sens des mots la fragile délicatesse de ses sensations, en arrive déjà à faire conspirer les sons à son œuvre de subtil interprète des ineffables émotions.

Cette théorie de la poésie musicale était, du reste, trop étroitement liée à la personnalité même de Poe pour quil ne cherchât pas avec le temps à la compléter en la précisant. Aussi écrivait-il en 1836 ces lignes, qui sont, en même temps que le commentaire à' Al Aaraaf, la révélation de sa propre nature poétique :

« Ce sentiment (de la poésie), c'est le sentiment du beau, du sublime et du mystique. De là découlent directement notre admiration pour les belles fleurs, pour les forêts plus belles encore, pour les brillantes vallées, rivières et montagnes de la Terre, notre amour pour les astres étincelants et autres gloires éclatantes des cieux et, inextricablement mêlé à cet amour et à cette admiration du Ciel etde la Terre, notre invincible désir de savoir ^ La poésie est le sentiment de la Félicité intellectuelle ici-bas, et l'espoir dune Félicité intellectuelle plus élevée là-haut. L'imagination en est lame. Avec les passions de l'humanité, quoiqu'elle puisse les modifier grandement, quoiqu'elle puisse les exalter, les purifier ou les contrôler, elle n'a (on pourrait sans beaucoup d'ingéniosité le démontrer) aucune co-existence inévitable ni vraiment nécessaire^. » « Si, avec Coleridge, ajoute-t-il, nous rejetons de la vraie, de la pure poésie, la passion,

1. Savoir direct ou intuition : car Poe ne doute pas que l'extase le mette directement en possession des divins secrets : « La vérité, dit-il (Works. Xf, 269), est, en son essence, sublime ; mais sa plus haute sublimité. en tant que dérivée de la raison nuageuse et erratique de l'homme, n'a pas de valeur, pas de vie, pas la moindre puissance si on la compare à ce sens infaillible dont nous parlerons » (le sens extatique de la Beauté).

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