‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 230 sur 429 · The Philosophy of Composition; Works VI · texte numérisé non relu

The Philosophy of Composition; Works VI

3. Non moins philosophe que poète, M. SuUy-Prudhomme, donne des premières phases de l'état extatique une analyse d'autant plus lucide que ces phases sont moins morbides : on ne sera pas surpris d'y trouver des idées et des expressions qui font singulièrement songer à Poe.

« L'àme humaine aspire au bonheur, dit-il, c'est-à-dire à la pleine satisfaction donnée à toutes ses aptitudes et, dans la condition terrestre, ses aspirations

S.kS EDGAR A. POK

Mais c'est peu reprend-il aussitôt, c'est peu d'éprouver ce « délicieux frisson de tristesse, si intense et si exquis, inséparable des plus hautes manifestations de la Beauté - ». Le poète, vraiment digne de ce nom, n'est pas seulement un voyant passif qui s"endort dans légoiste et impuissante jouissance de ses rêves ; il est encore et surtout le généreux interprète des célestes visions, Tactil magicien des divins sortilèges, l'artiste suprême dont l'art rivalise avec celui du Créateur : car, dédai^-neux d'une plus OU moins éloquente reproduction des beautés terrestres, il cre<? à nouveau, ne se servant de leur intermédiaire que pour suggérer leur origine, que pour faire entrevoir en une transfiguration idéale la source même, suprême et infinie, de toute Beauté. Si grande est la nécessité de cette puissance évocatrice que Poe va jusqu'à dire en un langage malheureusement obscurci par le jargon phrénologique de l'époque :

« Nous n'hésitons pas à déclarer qu'un homme, hautement doué

dépassent de beaucoup ses. joies réalisables. Il y a donc quelque chose de nécessairement indéterminé dans l'objet suprême de ses vœux. La pensée prend donc tous les caractères du rêve quand cela s'applique au bonheur. L'ûme alors rêve à l'inaccessible, et ce rêve lui fait sentir comme infinie sa puissance de joie. Elle s'attache avec avidité à tout ce qui peut favoriser cet état moral, sorte d'élan vers son idéal qui est, par excellence, l'extase. Tandis que l'extase est illimitée en son objet, la sensibilité physique est bornée ; le plaisir, au delà d'une certaine vivacité, épuiserait les nerfs. Il semble donc qu'aucune perception sensible, quelque agréable qu'elle puisse être, ne soit capable d'exprimer l'extase. Mais, comme l'élément commun à l'agréable et à la joie est extrêmement abstrait, l'expression qui met en saillie cet élément commun est par essence très indéterminée : cette indétermination même ouvre à l'imagination un champ indéfini. Une perception sensible délicieuse exprime une joie sans nom ; l'indétermination de cette joie permet de l'imaginer aussi grande que l'on veut, et l'aspiration à ce bonheur inqualifiable, qui échappe à toute prise comme à toute définition, c'est précisément l'extase. » (SuUy- Prudhomme. Uexpression dans les benux-arfs. Paris, 4884, p. 2o4.)

Notre poète dit encore : « Contempler, c'est regarder avec extase ; admirer, c'est jouir de la contemplation en regardant la chose contemplée. Or ce qu'on admire dans la chose contemplée, c'est la beauté, à savoir l'expression du bonheur idéal par une perception sensible éminemment agréable (p. 255). La joie du beau ressenti, l'admiration est toujours grave : car il s'y mêle une haute mélancolie causée par le sentiment de l'inaccessible (p. 255). Le beau n'est pas le môme pour tous : car il exprime l'idéal que cfiacun se fait du bonheur, idéal conforme à son tempérament. Le beau absolu serait le rêve d'une àme humaine supposée parfaite et condamnée à la condition terrestre » (p. 255).

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