Sou/kern LUerai-y Me^'isenyer, avril
impressions psychiques, — il n'y a réellement rien qui participe du caractère des impressions ordinaires. C'est comme si les cinq sens étaient remplacés par cinq mille sens étrangers à notre nature mortelle... En des expériences de cette nature, je suis parvenu d'abord à m'assurer (quand la santé physique et mentale est bonne) l'existence des conditions, — c'est-à-dire je puis maintenant, à moins de mauvaise santé, être sûr que la condition surviendra, si je le désire, en temps voulu, alors qu'avant ces derniers temps je ne pouvais jamais en être sur même dans les circonstances les plus favorables. Je [suis donc maintenant sûr qu'en présence de circonstances favorables, la condition surviendra, et je me sens même le pouvoir de la faire survenir et de l'y contraindre, bien que les circonstances favorables n'en soient pas moins rares; autrement j'aurais déjà fait descendre le Ciel sur la Terre K »
Quelles sont donc ces mystérieuses conditions si favorables à la divine extase ? Poe, en dépit de tous ses demi-aveux, ne nous les dit pas nettement. Faut-il les demander au héros d'un de ses contes contemporains, à l'amant de Bérénice qui dit avec une si remarquable compétence :
« Songer infatigablement pendant de longues heures l'attention rivée sur quelque frivole dessin dans la marge ou dans le texte d'un livre ; rester absorbé la plus grande partie d'un après-midi d'été dans une ombre bizarre s'allongeant sur lc\ tapisserie ou sur le plancher; s'oublier une nuit entière à surveiller la flamme fixe d'une lampe ou les braises du foyer ; passer des journées entières à rêver sur le parfum d'une fleur ; répéter d'une manier^ monotone quelque mot vulgaire jusqu'à ce que le son, à force d'être répété, cesse de présenter à l'esprit une idée quelconque ; perdre tout sentiment de mouvement ou d'existence physique dans un repo^ du corps obstinément prolongé ; telles étaient quelques-unes des plus conmiunes et des moins pernicieuses aberrations de mes faculté^ mentales-^. »
Voilà assurément d'efficaces procédés que ne désavouerait pas le plus expérimenté fakir d'Orient avide de son suprême nirvana. Mais faut-il s'en contenter ? N'y aurait-il pas quelque procédé plus artificiel que Poe cache à dessein? Nous ne sommes pas éloigné de le croire, surtout en songeant à ces périodes de sa vie où, de son propre aveu, son organisme mental avait perpétuellement besoin d'être « remonté ». Il va de soi que l'alcool, surtout gloutonnement
\. Marfjinalia. Av[\c\c Drea7ns ; W'ovks, VU, 312, 313. iV Bérénice ; Works, 1, 160.
absorbé comme il l'est dans les accès dipsomaniaques, l'alcool qui trouble le travail cérébral en y introduisant une activité fébrile, frénétique, éminemment perturbatrice, suivie de marasme, d'inquiétude et de peur, l'exaspérant poison de l'alcool était le plus mortel ennemi de cet équilibre physique et mental que Poe recherchait comme le plus favorable à la naissance spontanée de ses radieuses extases. Mais l'opium, cet antidote de l'alcool, l'opium qui calme, qui rassérène, qui illumine et qui amplifie, l'opium dont il a été dit par un adepte : « On a la sensation que l'âme, devenue d'une lucidité effrayante, déserte la chair et flotte devant soi, tandis que les yeux fermés à tout spectacle vulgaire, percent l'impénétrable. La pensée semble entrer dans l'infmi ; l'esprit paraît comprendre l'éternité ^ », le « juste, subtil et tout puissant opium » de Quincey n'était-il pas justement cet excitant artificiel qui, au dire de Poe, correspond chez les âmes étrangement sensibles à cet invincible désir de reconquérir ce qu'elles ont perdu par leurs excès, à ce besoin psychique de reprendre la position qui est due à leur énergie mentale- ? L'opium n'était-il donc pas la fascinante panacée auquel était voué cet avide chercheur de sensations intenses en quête de facultés exaltées? En présence des constatations biographiques comme des manifestations littéraires de Poe, il semble bien que le rôle de cet intense stimulant toxique si favorable à de si subtiles théories extatiques ne saurait être méconnu. En tout cas, quelle que soit limportance relative des excitations artificielles ou spontanées, il n'en reste pas moins au poète, une fois l'extase obtenue, la tâche non moins ardue d'en communiquer au lecteur l'incommunicable émotion. Gomment choisir, dans ce but, en cette foule de sensations fugitives qui se pressent, insaisissables, en un si court espace de temps que cette somnolence rêveuse ressemble à une suractivité inspirée? C'est ici qu'intervient la suprême faculté, l'Imagination, dont le rôle bien qu'apparemment créateur, consiste uniquement à combiner, mais à combiner si savamment que l'œuvre factice simule la création divine.