‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 235 sur 429 · Poetic Principle ; Viorks VI · texte numérisé non relu

Poetic Principle ; Viorks VI

L\UVRIÈFE. 2i

définirais la Poésie des mots comme la création rythmique de la Beauté. Son seul arbitre est le Goût. Avec l'Intelligence ou la Conscience, elle n'a que des relations collatérales. Elle n'a qu'incidemment des rapports quelconques avec le Devoir ou avec la Vérité K »

Création rythmique de la Beauté, c'est-à-dire l'art de créer parle rythme des mots la Beauté, voilà donc bien l'ultime définition de Poe.

Rien n'est plus facile que de montrer le faible de toute cette belle théorie spécieuse : elle est étroite, parce qu'elle est strictement personnelle. Poe érige en loi générale la loi particulière de son esprit. De ce que sa propre inspiration naissait de la contemplation extatique du Beau, il en conclut naïvement que toute inspiration, naissant forcément du môme bref et intense phénomène morbide, ne peut s'exprimer qu'en une courte manifestation exaltée dont le rythme vibrant prolonge le frémissement nerveux du poète inspiré. Semblable à tous les autres modes de sa morbide personnalité, le spasme poétique, si absorbant en son intensité, l'empcche de concevoir un équilibre plus stable des facultés mentales capable d'aboutir chez d'autres hommes à un état d'âme poétique aussi durable, même à un liaut degré d'exaltation, que la vie même. Ses expériences personnelles, du reste, comme ses lectures variées, ne pouvaient que le confirmer en cette illusion de la caverne. Le flagrant échec de ses longs poèmes ambitieux, Tamerlan et Al Aaraaf, comme l'incontestable mérite de ses plus courtes productions poétiques,

1. Ihid., Works, VI, 12. II est remarquable que Poe rejoint ici Platon dont il cite, du reste, deux passages dans son Dialogue de Monos et, Una. « il serait difficile de découvrir une meilleure méthode d'éducation que celle qu'a déjà découverte l'expérience de tant de générations, et qui consiste essentiellement en gymnastique pour le corps et en musique pour l'âme. » {République. II.) «C'est pour cette raison qu'une éducation musicale est essentielle, puisqu'elle fait intimement pénétrer le rythme et l'harmonie dans l'Ame, s'emparant d'elle, la remplissant de beauté, la rendant belle... L'homme louera alors et admirera le beau ; il laccueillera avec joie, il s'en rassasiera, il se l'assimilera. » [Ibid., III.) VA Poe ajoute : « La musique, fjioua-.xrj, avait, il est vrai, chez les Athéniens un sens bien plus compréhensif que pour nous. Elle comprenait non seulement les harmonies de temps et de mesure, mais la diction, le sentiment et la création jjoéticpies en leur sens les plus étendus. L'étude de la musique était donc pour eux la culture générale du goût, de ce sens qui distingue le beau, par opposition à la raison qui ne s'occupe que du vrai. »

contribuaient à le persuader qu'il n'y avait de salut assuré, pour tout autre poète comrne pour lui, que dans les jeux éphémères de l'inspiration spontanée ; de même que l'étude assidue de Coleridge ou les lectures décousues de Schlegel et de Tieck ne pouvaient apporter à son esprit que des arguments favorables à une conviction déjà née de son tempérament. Sa vie entière en devait être la coniirmation. Il ne put jamais écrire un poème sous la seule contrainte de la nécessité, si pressante qu'elle fût; de là son piteux échec à Boston, de là la rareté de ses productions poétiques durant sa maturité affairée. Aux phases extatiques d'un contemplatif, ne faut-il pas, comme il le dit lui-même, la sérénité de l'âme et, partant, le calme de l'existence? Or sa vie ne fut que luttes épuisantes et irritations mesquines, déboires et chutes. Ce ne fut que vers la fm, dans le morne silence de sa stupeur désespérée, que l'inspiration poétique renaquit, modifiée en tout, sinon en sa primitive nature d'intense lyrisme intermittent : alors que les idées mêmes manquaient en l'impuissance de sa douleur, les mots venaient spontanément chanter, par leurs sons comme par leur rythme, la morne désolation de son âme démente.

Pour être étroite, cette théorie n'en fut pas moins utile, parce qu elle contenait, jusqu'en ses plus folles exagérations, une saine dose de vérité, éminemmentutile au pays et au temps de son auteur. Il ne faut pas oublier que, fondés par des réfugiés protestants, les États-Unis de l'Amérique, et surtout ceux de la Nouvelle-Angleterre, vieilles colonies puritaines, n'avaient pas encore connu de sentiment plus fort que le fanatisme religieux ; et, si l'esprit prédicant commençait à se faire moins tyrannique, il n'en dominait pas moins dans la littérature et particulièrement dans la poésie américaine de cette époque, où l'influence de Wordsworth ne faisait que le fortifier en le modifiant. Le meilleur poète d'alors, le rival septentrional de Poe, Longfellow, n'était-il pas lui-même que trop esclave de la prédominante manie évangélique ? Comment, dès lors, s'étonner de l'ardeur avec laquelle notre esthète du Midi, qui n'avait d'autre religion que cette religion de la Beauté, attaqua l'hérésie de ses compatriotes, l'hérésie didactique :

360 K.DGAR A. POb:

« Tout poème devrait, dit-on, inculquer une morale. C'est par cette morale qu'on déciderait de la valeur poétique de l'œuvre. Nous autres Américains, nous avons particulièrement patronné cette idée ; et nous autres Bostoniens, nous l'avons encore plus spécialement développée en sa plénitude. Nous nous sommes mis en tête qu'écrire un poème simplement pour en faire un poème, et avouer que c'était bien là notre dessein, c'est se déclarer radicalement dépourvu de la vraie dignité et de la vraie force poétiques; mais la simple vérité, c'est que si nous consentions seulement à regarder en nos âmes, nous nous apercevrions aussitôt qu'il n'existe et ne peut exister sous le soleil d'œuvre d'une dignité plus parfaite, d'une noblesse plus suprême que ce poème même, ce poème en soi, ce poème qui n'est qu'un poème, ce poème écrit uniquement pour luimême ^ »

Ne sent-on pas en ces lignes une noble indignation ? ne voit-on pas que, si morbide qu'elle fût, l'inspiration extatique de Poe l'élevait du moins au-dessus de la platitude poétique de son temps ? Elle en fait un artiste lucide au milieu de prêcheurs plus ou moins inconscients. Il ajoute, du reste, éclairé ici par une vue nette des distinctions abstraites :

« Avec une aussi profonde révérence pour la Vérité qu'il en fût jamais en un cœur d'homme, je voudrais cependant en limiter à quelques égards les modes d'expression. Je voudrais les limiter pour les fortifier. Je ne voudrais pas les affaiblir en les dispersant. Les exigences de la V'érité sont rigoureuses : elle n'a point de sympathie pour les myrtes. Tout ce qui est si indispensable dans la poésie, c'est précisément tout ce avec quoi elle n'a rien à voir. Ce n'est qu'un éblouissant paradoxe que de la couronner de pierreries et de Heurs. Pour inculquer une vérité, il faut de la rigueur bien plus que des fioritures de langage. Nous devons être simples, précis, déliés. En un mot, nous devons être en cet état desprit qui est le plus exactement possible le contraire de l'humeur poétique '^. »

« 11 y a des gens, déclare-t-il ailleurs, qui voudraient mêler à l'auguste sujet (de la Beauté) les plus plates questions d'utilité, les lieux communs du jour, l'esthétique burlesque du temps, .qui voudraient entraver l'àme en son vol vers les idéales Illusions par les pièges et les arguties d'une logique décousue. 11 y a des hommes qui font cela, il y a même une coterie qui s'en est récemment fait le monopole sous prétexte de faire avancer ce qu'ils appellent la Vérité... Supposons

Page 1