‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 24 sur 429 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La jeune femme de vingt-cinq ans qui, au lendemain du malheur, emmena chez elle le petit Edgar ne songeait peut-être qu'à pourvoir à ses premiers besoins ; mais, sans enfants, quoique mariée depuis quelques années, elle dût vite s'éprendre de ce petit être vif, aux grands yeux noirs et aux cheveux bouclés, qui avait tant besoin de cette tendresse maternelle dont elle-même ne savait que faire. Aussi finit-elle par décider son mari, qui, paraît-il, n'y tenait guère, à adopter l'enfant. D'origine écossaise, MrJohnAllan, tout jeune encore, puisqu'il n'avait que trente et un ans, n'en avait pas moins déjà acquis, dans le commerce des tabacs, alors comme aujourd'hui le plus florissant de la Virginie, une certaine aisance. Il semble donc bien que, pour le pauvre orphelin apparemment destiné au dénuement de l'asile et à toutes les épreuves de l'abandon, l'adoption dans une famille qui lui offrait à la fois bien-être et affection était un merveilleux coup de la fortune.

S'il en fut autrement par la suite, rien ne pouvait dès lors le faire prévoir. En cet heureux milieu, la riche nature de l'enfant s'épanouit librement, trop librement même. Sentiments, intelligence et volonté furent également précoces, mais d'une précocité excessive, aussi inquiétante à juste titre qu'une lenteur trop grande*. Il ne répondit point seulement à la tendre sollicitude de

1. « Lorsque tout se passe suivant le vœu de la nature, lisons-nous, en dehors de toute influence morbide perturbatrice, le développement du cerveau s'opère graduellement avec une lente régularité. L'épanouissement des facultés morales a lieu d'une façon modérée, uniforme, chacune d'elles apparaissant

sa mère adoptivo par une vive affection qui ne se démentit jamais ; mais il mit déjà dans ses relations avec ses jeunes compagnes ^ une dose plus quenfantine de cette ardeur sentimentale qui ne devait que croître avec l'âge et brûler follement au déclin de sa vie. A six ans, il ne savait pas seulement, mérite qu'on a, du reste exagéré, lire, écrire, dessiner et danser; mais, doué dune mémoire prompte et d'une oreille fine -, il manifestait une étonnante aptitude à déclamer les vers. Enfin sa volonté se révélait déjà en de brusques accès, telle qu'elle devait toujours être, violente et intermittente ^ Le malheur est qu'on abusa de tous ces dons naturels; cet enfant exceptionnel, dont les qualités brillantes flattaient lamour-propre des parents, fut aussi choyé, aussi adulé, aussi gâté que peut bien Tètre un fils de parvenus. La tradition locale a, parait-il, longtemps conservé le souvenir du beau petit fat, élégamment vêtu, qui, trois étés de suite, à la station d'eaux alors à la mode, White Sulphur Springs, émerveillait tous

en temj)s opportun et toutes se pondérant lune par l'autre : instincts, affection, raison, imagination, etc. Dans les circonstances contraires, lorsque des influences pathologiques troublent la marche naturelle de l'évolution organique, ces intluences ne peuvent agir que de deux manières : ou bien en exagérant l'action de la cause formatrice, ou bien en la déprimant ou même en l'enrayant tout à fait. — A la première de ces conditions correspond une activité intellectuelle extraordinaire, une précocité d'esprit i)lus ou moins remarquable. Dans le deuxième cas, l'activité intellectuelle est plus ou moins empêchée ou bien complètement nulle. » (Moreau de Tours, Psychologie morbide, Paris, ISa'J. p. 490.) Remarquons que les deux cas extrêmes se présentent fréquemment dans la même famille, entre frères et sœurs, comme pour Edgar Poe et sa sœur Rosalie.

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