‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 25 sur 429 · W. Gill, op. cit., p · texte numérisé non relu

W. Gill, op. cit., p

2. Il est remarquable que le sens musical est l'un des premiers à se développer (voir, par exemple, Ribot, ImaginaUon créatrice, p]). 420-121). Nous le constatons dès maintenant chez Poe, comme nous le ferons plus tard encore dans sa biogi-aphie, avant d'en mesurer toute l'importance dans Tétudede ses œuvres.

3. « Un caractère excessif est chez l'enfant l'indice de la prédisposition héréditaire. 11 se traduit par deux manières d'être très différentes : une timidité excessive, un manque de confiance en soi. des scrupules exagérés, la crainte de toujours mal faire, une mysticité et des tendances hypocondriaques précoces; ou, au contraire, un tem|)érament audacieux et suffisant, ne reconnaissant aucune règle, dénué de sensibilité morale, esclave de ses penchants et de ses instincts » (Cullerre, Traité des maladies mentales, Paris, 1884, }). 160). il semble bien qu'en dépit de périodes mélancoliques, E. Poe appartenait à ce second état de dégénérescence qui le prédisposait surtout aux formes maniaques de la folie.

les regards, en caracolant sur sou poney, à la têle de ses chiens, suivi de son groom nègre. De ce merveilleux don de déclamation que le jeune Edgar tenait sans doute de ses parents, les Allans tirent parade : ils n"a\^aient pas de plus grand plaisir, dit-on, que, le repas fini, de placer sur la longue table desservie le jeune prodige qui, en de belles tirades poétiques telles que le Chant dic dernier ménestrel ow\q discours de Cassius àBrutus (J. César, I, 2), faisait, devant les convives ravis, étalage de son brillant talent de société, déjà caractérisé par un remarquable sentiment du rythme'-. Ajoutez à ces excitations vaniteuses celles, plus funestes encore pour un enfant prédisposé, qui venaient de la déplorable habitude de lui faire porter les toasts, le verre de vin à la main. Lénergie elle-même, mobile, impétueuse, intraitable, ne trouvait pas dans les sévérités intermittentes de Mr Allan un frein capable de la discipliner ni de la contraindre '^. « Lirritabilité nerveuse de sa nature orgueilleuse, dit Griswold, se trouvait encouragée par l'indulgence bien intentionnée, mais mal appliquée de son père adoptif. On ne permettait rien qui put « briser son àme ». Il devait être le maître de ses maîtres ou n'en pas avoir' )>. Lui-même semble bien s'en être plaint plus tard dans le plus autobiographique de ses contes, lorsqu'il dit : « Ma voix était une loi domestique et, à un âge où peu d'enfants ont quitté les jupons de leur

1. Poe lui-même n"a-t-il pas dit : « La « Romance » qui aime à somnoler et à chanter, la tète assoupie et l'aile repliée, parmi les feuilles vertes qui frissonnent, a été pour moi un perroquet loigarré, un oiseau des plus familiers ; elle m'a appris à dire mon alphaljet, à balbutier mes premiers mots, tandis que, dans les bois sauvages, je reposais, enfant à l'œil curieux. » {Inlroduclion, Works, X, 231.)

2. « f^a Justesse de son accent et son appréciation évidente des poèmes qu'il déclamait faisaient sur l'auditoire une forte impression, tandis que tous les cœurs se laissaient gagner par la simplicité naïve et les manières agréables du gentil déclamateur. » (W. Gill, p. 2::!.)

3. Le jeune POe avait, du reste, de si ingénieux moyens d'y parer ! Un jour que, menacé d'un châtiment rigoureux pour une désobéissance nouvelle, il n'avait pu obtenir, à force de cajoleries, l'intervention indulgente de Mrs Allan, il va lui-même au jardin cueillir un gros paquet de verges et en silence le présente à son père adoptif. « Pourquoi ces verges "■? » dit M. Allan étonné. — « Pour me fouetter», fut la réponse du petit homme debout, la tète haute, le regard droit, les mains derrière le dos. (W. Gill, p. 25 .)

4. RufusW. Griswold's Memoir, m Works of Edyav A. Poe, vol. 111. xNew- York, 1890, j). vn.

mère, j'étais livré aux impulsions de ma propre volonté et devenu, de fait, si ce n'est de nom, le maître de mes propres actions ^ » Une pareille éducation pour un tel être d'exception ne pouvait évidemment, par son manque de discipline, par ses exhibitions puériles, par son luxe outré, que développer les germes de défauts innés qui ne tardèrent pas à s'exalter en une nervosité morbide, en un ambitieux amour de paraître, en une violente énergie impulsive.

L'éducation normale n'atteint, en effet, son maximum dinfluence que sur les natures moyennes dont qualités et défauts également médiocres se prêtent mieux à une culture ou à un élagage rationnels. Elle est, au contraire, à son minimum avec les natures extrêmes dont rien ne saurait combler les lacunes ou comprimer les excès. Il n'était donc pas plus facile de tirer un être normal de la nature pléthorique d'Edgar Poe que de la nature atrophiée de sa sœur Rosalie. Et pourtant, que faire pour atténuer le mal ? quel remède chercher pour ces cas désespérés si ce n'est encore et toujours l'éducation, mais une éducation encore plus raisonnée, encore plus méthodique, encore plus rigoureuse que jamais, une éducation qui, aussi perspicace qu'énergique, sache deviner les tendances, pressentir les conséquences, apporter les palliatifs ou les adjuvants nécessaires.

« Les enfants mal nés, dit un aliéniste, doivent être soumis à une surveillance spéciale dont tous les efforts devront tendre à combattre leurs dispositions morbides. Le point essentiel esbd'éviter, dans tous les cas, les dépenses nerveuses excessives (émotion, surmenage, fatigues cérébrales), qu'il s'agisse de l'extrême sensibilité du craintif ou des instincts désordonnés de l'instable. A l'un convient une existence calme, exempte de soucis et d'émotions vives ; à l'autre, il faut une discipline énergique qui le maintienne malgré lui dans une voie correcte et le protège contre ses passions violentes^. »

Il va de soi que les Allans, braves gens, mais ignorants, ne pou-

i. William Wilson, II. 6-7.

« Mes passions, fait-il dire à Tamerlan (Works. X, 198), usurpèrent un empire tyrannique que les hommes ont pris pour ma nature innée. » 2. CuUerre, op. cil.^ p. 160.

vaient porter remède à un mal qu'ils ne voyaient pas. L'enfant grandit donc selon ses instincts, trop souvent soumis aux plus fortes émotions et ne devant échapper à l'imparfaite discipline paternelle que pour s'affranchir de tout contrôle vigilant.

En juin 1815, M. Allan, appelé en Europe par ses affaires commerciales, qui devaient l'y retenir assez longtemps S emmenait avec lui sa femme, sa belle-sœur, et le petit Edgar dont il n'oubliait pas les livres déclasse destinés à occuper les loisirs d'une longue traversée. Dès son arrivée en Angleterre, l'enfant fut mis dans une école à StokeNewington près de Londres, tandis que ses parents adoptifs se fixaient, pour la plus grande partie de leur séjour, dans le quartier alors aristocratique de Russell Square où le jeune pensionnaire les retrouvait le samedi soir.

Le révérend D"" Bransby, dont Poe nous a décrit^ avec une piquante ironie le double rôle de principal d'école et de prédicateur dominical, a laissé derrière lui la réputation d'un maître instruit dont le faible pour les citations d'Horace et de Shakespeare ne nuisait en rien au vigoureux maniement de la verge. Il trouva le jeune Allan, tel était alors le nom de l'enfant adopté, bien qu'il eût fréquenté une école enfantine de Richmond, « très en retard dans ses études, n'ayant reçu aucun enseignement méthodique ». Mais il était, ajoute-t-il, « vif et intelligent, et c'eût été un très brave garçon, si ses parents ne l'avaient gâté. Malheureusement, ils le gâtaient, et lui donnaient de folles sommes d'argent qui lui faisaient commettre toutes sortes de fautes. Je l'aimais bien tout de môme, ce pauvre garçon que ses parents ont perdu ». Quant, au bout de cinq années, il quitta l'école, « il était en état de parler français ^ d'expliquer tout auteur latin facile et avait bien plus de connaissances en histoire et en littérature que beaucoup d'élèves d'un âge plus avancé n'en acquiè-

1. Il venait foncier à Londres une succursale de sa maison « Ellis and Allan. » {New York Independeiil, sept. 1900.)

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