Works, X
philosophie, comme un glorieux prodige aussi éminent dans les armes que dans les arts, aussi célèbre pour sa haute naissance que pour sa richesse. Il est, lui aussi, comme le Poe de cette époque, partagé entre le culte et le mépris de la gloire, entre les ferventes exaltations de l'amour et les furieux emportements de la haine, entre les dépressions du marasme et les ravissements de l'extase, entre l'impérieuse joie de vivre et la délicieuse volupté de mourir. Bref, comme un miroir brisé, ce drame décousu ne révèle en ses fragments imparfaits que des images plus ou moins déformées de son auteur. Or, semblable à toutes les âmes morbides, celle de Poe était trop douloureusement sensible pour ne pas s'absorber en l'éternelle contemplation de son mal, pour ne pas concentrer en cette infatigable analyse toutes les forces de son attention, pour ne pas montrer qu'ignorance et indifférence à l'égard de tout ce qui n'était pas semblable à elle-même. Toujours enfermé en soi, l'égotiste lyrique, qu'il s'appelle Poe ou Byron, se trouve fatalement voué à l'impuissance dramatique.
Dès 1833, Poe détacha de ce fruste essai de Poliiien un morceau destiné au concours poétique du Baltimore Visiter, le Cotisée^, vrai morceau académique dont les épithètes choisies, les antithèses savantes et la rhétorique solennelle méritaient bien la palme d'un tel succès. En présence de la colossale ruine romaine qui survit, orgueilleuse et impérissable, quoique tragiquement mutilée, aux ravages des hommes et des temps, le nouveau pèlerin byronien éprouve les mêmes sentiments d'exaltation outrée que son aine Ghilde Harold : tant de grandeur, de gloire et de désastres exercent sur lui, dit-il, un charme plus puissant quejes enseignements du roi des Juifs à Gethsémani, et son àme vibrante résonne, comme une cymbale sonore, aux fiers accents des héroïques murailles chancelantes.
« Nous ne sommes pas impuissantes, nous autres pierres, pâles. Toute notre puissance ne s'est pas enfuie, ni toute notre gloire... Ni tous les mystères qui gisent en nous, Ni tous les souvenirs qui s'attachent à nos flancs comme un vêtement,
i . The Coliseum ; Works, X, t^.
POE POiyrE : LE VOLUME DE 1845 373
Nous drapant d'un manteau qui est plus que de la gloire... Des voix prophétiques et fortes s'élèvent à jamais De nous, comme de toute Ruine, à l'adresse des Sages, Semblables aux hymnes de Memnon au Soleil.
Nous régnons sur les cœurs des hommes les plus puissants, nous
[régnons] D'un despotique empire sur toutes les âmes géantes*. »
On regrette qu'ici s'arrête cette belle tirade dont la mâle et tière vigueur contraste si étrangement avec les coutumières désespérances du poète de la Mort.
A côté de ces œuvres de prime jeunesse, les paysages de 1831 sont repris et minutieusement remaniés. La Vallée Nis, devenue la Vallée sans Repos, gagne en perfection rythmée tout ce qu'elle perd en puissance originale-, bien que l'idée maîtresse apparaisse cette fois plus nettement : ce sont les âmes des morts, nous dit Poe, qui viennent y entretenir leur triste et troublante agitation funèbre. Sous le titre banal de la Cité dans la mer, la Cité condamnée de 1831 n"a, au contraire, rien perdu de son intensité primitive, tandis que les progrès artistiques y sont également manifestes ^
1. Works, X, 27. A propos du Golisée, Byron avait dit de même dans Ma7ifved (III, 4) :
« The dead, but sceptred sovereigns, vvho still rule Our spirits from their urns. »
2. Les « sly, mysterious stars, — with a visage l'ull of meaniiig », deviennent de banales « mild-eyed stars ». Au lieu de
« There the gorgeous clouds do Ily, Rustling everlastingly, Through the terror-stricken sky, Rolling like a waterfall Over the horizon's fiery wall, »
nous avons prosaïquement :
« Ah, by nowind those clouds are driven ïhat rustle through the unquiet Heaven Uneasily, from morn till even. »