Marginalia; Works, VII
376 EDGAR A. POK
Thiilé peuplée de livides fantômes, qu'il projette le morne Eldorado de ses désespérantes rêveries.
Un trait commun à tous ces fantastiques paysages, c'est le morne silence, le silence opprimant de leurs lointaines atmosphères raréfiées où ne peuvent respirer que des ombres. On n'y entend que le sourd murmure des fleuves, que le frisson des ruisseaux dans l'ombre, que la vague palpitation des vents sur les cimes d'arbres, que le lugubre bruissement des nuées dans les cieux blafards, que le bas souffle lent des heures lasses. De là, cette terreur sans nom quinspire à la faible âme haletante l'étouffante stupeur de ces régions extra-terrestres : c'est le silence du néant.
Il est un double silence, — mer ou rivage,
Corps ou âme. L'un demeure en des lieux solitaires
Récemment envahis par les herbes ; quelques grâces solennelles,
Quelques souvenirs humains, quelques légendes larmoyantes
Lui enlèvent sa terreur : il s'appelle : « Jamais plus ! »
C'est le silence des choses ; ne le redoutez point ;
11 n'a pas en lui-même de pouvoir malfaisant.
Mais si quelque urgente destinée (sort prématuré !)
T'amène en présence de son ombre (fantôme sans nom,
Qui hante les solitaires régions que n'a jamais foulées
Aucun pied humain), recommande ton âme â Dieu M »
Tel est, sombre, béant, horrible, l'enfer maudit oii se complaît la pauvre âme hagarde de Poe. Lui aussi aurait pu écrire au linteau du portail : Lasciate ogni speranza, voi cKentrate.
La sinistre brume qui se dégage ainsi de son imagination empoisonnée envahit chez Poe jusqu'aux visions les plus ensoleillées de ce monde terrestre, et noie de tristesse jusqu'à la pLus radieuse joie des choses. « L'âme triste qui passe ici, dit-il, ne contemple tout qu'à travers des verres assombris. » C'est ainsi que, des deux belles épithètes italiennes si joyeuses en leur sonorité méridionale : « Isola d'oro! Fiordi Levante! » que Chateaubriand^